On ne compte plus les adaptations musicales d’Alice au pays des merveilles. L’une des dernières, Alice, de Unsuk Chin, créée à Munich en 2007, a même connu les honneurs d’une captation vidéo (DVD Unitel, avec Gwyneth Jones, sous la direction de Kent Nagano). En revanche, dès qu’on s’éloigne de ce titre archi-célèbre pour aborder les autres œuvres de Lewis Carroll, on s’aventure en territoire bien moins défriché. La Chasse au Snark, ce texte inconnu du grand public non-anglophone, est pourtant un chef-d’œuvre absolu, au même titre que De l’autre côté du miroir. Ce poème absurde, ou « agonie en huit crises », est l’histoire du périple entrepris par dixpersonnages à la recherche d’un Snark, animal extraordinaire qui se révèle finalement être en réalité un Boojum (comprenne qui pourra). Le texte a déjà été adapté, en opéra pour enfants par Edwin Roberts (1971), en comédie musicale par Mike Batt (1986), en spectacle « familial » par le compositeur allemand Wilfried Hiller, sur un livret de Michael Ende (Die Jagd nach dem Schlarg, « variations sur le poème non-sensique de Lewis Carroll », 1988). C’est ici une version pour chœur que Naxos nous propose, due à l’Américain Maurice Saylor (né en 1957).
Maurice Saylor, instrumentiste et compositeur, a fondé en 2005 le Snark Ensemble pour interpréter de nouvelles musiques pour films muets, très inspirées du jazz et du ragtime. Le disque en offre d’ailleurs un échantillonnage, d’un intérêt très limité, censé accompagner trois court-métrages tournés en 1924 par Leo McCCarey : Publicity Pays, de Saylor lui-même, Stolen Goods de Phil Carluzzo et Too Many Mammas d’Andrew Earle Simpson, les trois compositeurs qui forment le noyau du Snark Ensemble.
The Hunting for the Snark est en revanche une œuvre ambitieuse et tout à fait digne d’attention, d’une durée de trois quarts d’heure. Sur les huit « crises » que compte le poème de Lewis Carroll, seules la première, la troisième et la dernière sont intégralement mises en musique ; la deuxième, la quatrième et la cinquième sont très abrégées, la sixième et la septième étant réduites à une « brève explosion snarkestrale ». Avec tous ses instruments plus ou moins inattendus, la musique de Saylor a un petit air de bande-son pour dessin animé postmoderne : beaucoup de vents (cinq instrumentistes se partageant flûtes, clarinettes, saxophones, hautbois, cor anglais et basson), un banjo, un harmonica, un accordéon, un violon amplifié, des percussions – non identifiées – et un piano. On trouve à l’orchestre des réminiscences de Ravel, de Stravinsky, de Chostakovitch. Les volutes instrumentales rappellent l’école répétitive. Les passages syllabiques du chœur évoquent parfois John Adams, alors que d’autres moments sont plus proches du Poulenc de Figure humaine. Jouant sans cesse du contraste entre les passages les plus graves (dans tous les sens du terme) et les instants soudain guillerets, les moments de cacophonie délibérée et les fragments plus mélodieux, les quelque trente choristes des Cantate Chamber Singers (auxquels s’adjoint parfois un chœur d’enfants aux voix très justes) chantent tantôt par voix séparées, tantôt ensemble. Il n’y a qu’un véritable soliste, le baryton Ben Wallis, qui a l’honneur de chanter seul un quatrain entier. Pourtant, si Maurice Saylor poursuit dans cette voie, autrement plus inventive et fructueuse que celle des « New Music for Vintage Silent Film Comedies », il pourrait devenir un très intéressant compositeur d’opéras !