Le dramaturge anglais Richard Brinsley Sheridan (1751-1815) a inspiré deux des plus beaux opéras du XXe siècle : Les Fiançailles au Couvent de Prokofiev (1940) créé en 1946, et The Duenna (La Duègne) composé en 1945 par Roberto Gerhard (1896-1970). Dans l’Angleterre « éclairée » et prospère du XVIIIe siècle, la comédie de mœurs faisait florès au théâtre, en prenant le contrepied de la vague moralisatrice en vigueur. « La Duègne » de Sheridan avait donc tout pour inspirer, au XXe siècle, ces deux compositeurs. Longtemps oubliée Outre-Manche, elle vient d’être enfin remontée avec succès par l’English Touring Opera, en octobre et novembre 2010. Quant à l’oeuvre de Prokofiev, on ne l’avait pas vue en France depuis 2001. C’était à Lyon, dans l’irrésistible mise en scène que Caurier et Leiser avaient concoctée pour Genève (1998). Aujourd’hui l’Opéra Comique a eu l’excellente initiative de coproduire la première réalisation française de l’oeuvre, signée Martin Duncan, avec le Théâtre du Capitole qui s’est déplacé en nombre dans la foulée des représentations toulousaines.
En 1940, à Moscou, alors que Sheridan est très régulièrement mis en scène, Prokofiev s’enthousiasme pour sa Duenna (tout comme Gerhard en Angleterre à la même époque). C’est la poétesse Mira Mendelssohn qui aurait fait connaître sa traduction au compositeur avant d’écrire le livret de l’opéra. Prokofiev se lance alors avec passion dans la composition de l’oeuvre qu’il intitulera Les Fiançailles au Couvent . Il vit en URSS depuis quatre ans. Hélas, en 1940, la désillusion est brutale. Prokofiev, qui ne s’est jamais intéressé à la politique et aux idéologies, est soudain pris au piège. Il doit faire face à un régime qui, après l’avoir longtemps choyé, l’abandonne brusquement et le harcèle. De plus Lina, son épouse est espagnole et l’étau stalinien se resserre autour de « l’étrangère ». Elle ne pense qu’à fuir l’URSS pour échapper à la terrible répression qui commence à s’abattre sur elle. Est-ce alors pour Prokofiev une manière de fuir la réalité, d’oublier les horreurs de la guerre mondiale et d’une dictature de plus en plus féroce qui vient de s’allier à Hitler ? Il se réfugie à corps perdu dans le travail et compose ce feu d’artifice au rythme échevelé. L’action a pour cadre une Espagne exubérante, à la fois solaire et lunaire, passée au tamis des Lumières britanniques, dans la Séville même du Barbier de Beaumarchais, créé à Paris juste avant la pièce anglaise, et dans lequel l’amour de Rosine emportait tout sur son passage. En 1940, Prokofiev, à son tour, ne trouve plus de salut que dans l’amour fou qu’il chante dans sa musique et cette soudaine passion pour Mira Mendelssohn, qui deviendra son épouse.
Cet opéra, comme The Duenna de Gerhard (opéra de l’exil et de la nostalgie d’un Espagnol républicain réfugié à Cambridge), n’est donc pas seulement une simple bouffonnerie mais bien un poème à la vie. Prokofiev a beaucoup insisté sur l’aspect lyrique et profond de l’œuvre, tant il avait été déçu par la mise en scène de la création. On y entend toujours, en filigrane, un hymne vibrant à la tolérance, à la liberté et à l’amour, capable de tous les défis. La musique si lyrique de Prokofiev en est le chantre absolu. Aussi quand on a encore en tête l’émerveillement de la découverte de cette œuvre dans une mise en scène d’une profonde poésie, toujours à l’unisson de la musique, avec une direction d’acteurs qui savait allier rythme et fluidité, on ne peut qu’être déçu par la mise en scène de Martin Duncan, pourtant si attendue. Elle est certes pleine d’inventions, mais elle dit trop souvent autre chose que ce que chante la musique. Les Fiançailles au Couvent ce n’est pas Le Pas d’Acier (1928) ! Dans la première partie, le public reste un peu hors-jeu, face à cette agitation, cette outrance, ces ballets mécaniques trop redondants (Ben Wright), une direction d’acteurs plutôt académique et un décor d’Allison Chitty (la grande artiste que l’on sait), qui semble sorti tout droit d’un carton du constructiviste soviétique Tatline (est-ce vraiment pertinent?). Les éclairages de Paul Pyant sont heureusement très beaux. La projection « cinétique » sur le rideau de scène et les perspectives sur le mur du fond, immatérielles et fantastiques, sont très réussies.
Ne cherchons pas la petite bête. Dans la deuxième partie, le spectacle fonctionne tout à fait et le spectateur qui découvre l’œuvre assiste à une représentation de très haut niveau. De plus, le plateau réuni pour l’occasion est exceptionnel. Larissa Gergieva, répétitrice, y est sûrement pour beaucoup. Le succès est au rendez-vous et, au final, le public ne cache pas son enthousiasme. L’oeuvre se passe, le temps de quelques douces soirées, pendant le carnaval à Séville. Deux couples d’amants vont déjouer les plans de leurs barbons de père et de prétendant pour se marier, après maintes péripéties et travestissements, dans un couvent de moines éméchés et de bonnes sœurs peu respectueuses de la règle ! (Le Soviet Suprême devait aimer cela !). On rit beaucoup : la scène de Don Jérôme dirigeant la fanfare est désopilante! Et on se laisse emporter par le lyrisme des airs et des ensembles (bouleversant quatuor du troisième acte). Quelle musique ! Les chanteurs, russophones pour la plupart, sont tous remarquables et la distribution homogène. On croirait même que le Chœur du Capitole est tout droit sorti du Marinsky ! L’humour très british de Brian Galliford (Un Don Jérôme déjanté très bien chanté) face à la présence imposante du Mendoza interprété par le Géorgien Mikhail Kolelishvili (basse admirable que le public acclame aux saluts) offre un contraste des plus heureux et le couple des vieux barbons fonctionne à merveille. La Duègne de Larissa Diadkova est irrésistible. Elle ne force jamais le trait et elle chante admirablement (Quelle beau timbre !). Les jeunes premiers sont tout aussi excellents. La soprano Anastasia Kalagina a une voix fruitée, souple et brillante et sait être espiègle à souhait. La mezzo Ana Kiknadze est impressionnante. Sa voix très lyrique s’épanouit dans les airs poignants du rôle de Clara. Les deux amants sont très raffinés : Daniil Shtoda (Antonio) est un ténor un peu léger pour le rôle, mais son chant est si beau qu’il emporte l’adhésion. Quant au baryton Gary Magee, il est un Ferdinand de grande classe, au timbre velouté. Tous les artistes sont à l’avenant : un bravo à la basse Eduard Tsanga (Père Augustin) et au ténor Vasily Efimov, dont la voix très timbrée se joue avec brio des difficultés du rôle du Père Elustaphe.
Quant au chef, Tugan Sokhiev, il est ovationné à juste titre par le public. Il connaît son Prokofiev sur le bout des doigts, l’orchestre frémit de milles couleurs, il sait tenir avec rigueur le rythme implacable de certaines scènes sans jamais le rendre « mécanique ». Et il donne un souffle rare à ces phrasés amples et généreux qui vous emportent dans leur élan. L’Orchestre du Capitole peut s’enorgueillir de jouer sous la baguette d’un tel artiste.
Vous l’avez compris : tout ceci fait des Fiançailles au Couvent, à l’Opéra-Comique, un spectacle qu’il ne faut pas rater.