D’Albert est un compositeur résolument européen : il naquit à Glasgow d’une mère écossaise et d’un père qui descendait d’un mélange d’Allemands, de Français et d’Italiens, grandit à Londres, vécut en Allemagne et en Italie, fut naturalisé Suisse et finalement mourut à Riga (Lettonie). Et pourtant, de son importante production d’une vingtaine d’opéras, ne reste que ce Tiefland, joué essentiellement dans les pays germaniques quasiment sans interruption jusqu’à aujourd’hui, sauf après la guerre quand on prit conscience que c’était l’opéra préféré d’Hitler (Leni Riefenstahl en fit un film pendant la guerre, dans lequel elle jouait le rôle de Marta).
C’est peut-être à la faveur de ce maelstrom familial que se sont mêlées des influences variées, qui font que l’on a un peu de mal aujourd’hui à extraire de cet opéra les éléments les plus originaux et qui appartiendraient en propre à d’Albert : on pense en l’écoutant, coup sur coup et dans le désordre, à Wagner, Puccini, Lehar, Strauss, Charpentier, Humperdinck, Mascagni et Leoncavallo… Soucieux d’échapper à l’influence wagnérienne (ce qu’il n’a pas parfaitement réussi), il n’a pu éviter non plus l’écueil d’une certaine perte d’identité, malgré une brillante orchestration : sa musique, en 1903, est plus passéiste que franchement révolutionnaire. La pièce catalane qui a servi de base au livret fait partie du courant naturaliste, et l’opéra est couramment rattaché au vérisme apparu en Italie à la fin du XIXe siècle, sans pour autant échapper au post-romantisme allemand.
L’histoire est simple : dans les montagnes (catalanes) des Pyrénées, Sebastiano, riche propriétaire terrien, s’offre Marta en échange d’un moulin donné à son père. Mais comme il doit se marier par intérêt et qu’il veut garder sa maîtresse, il la force à épouser Pedro, un de ses bergers. Marta, après avoir repoussé Pedro, finit par tomber amoureuse de lui et lui raconte les diverses manigances. Fou de jalousie, le gentil berger tue Sebastiano, et s’enfuit dans la montagne avec Marta. Situations dramatiques, personnages forts et typés et morale populaire (le pauvre contre le riche, David contre Goliath) expliquent que nombre de grands interprètes aient été tentés par l’œuvre, et notamment par le personnage de Marta qui trouve, après tant d’autres, la rédemption par l’amour (Destinn, Flagstad, Callas, Marton et Caballe).
Le présent DVD, issu d’une captation réalisée en 2006, nous propose une distribution de rêve, dominée par le Sebastiano de Matthias Goerne, particulièrement sobre et impressionnant, tant physiquement que vocalement, le Tommaso de László Polgár, qui peut recueillir exactement les mêmes qualificatifs, et bien sûr, la Marta de Petra Maria Schnitzer et le Pedro de Peter Seiffert qui, l’un et l’autre, sont particulièrement émouvants avec également une grande économie de moyens scéniques, mais aussi une prestation vocale de tout premier ordre. La direction de Franz Welser-Möst est digne de tous les éloges, car elle évite justement l’écueil de trop tirer l’œuvre vers le vérisme, en donnant plutôt la part belle au lyrisme. On notera par ailleurs les excellentes prestations de tous les rôles secondaires, et tout particulièrement des trois commères rejoignant la grande tradition des trois cousines de La Périchole revues par Savary, ou des trois filles du Major général des Pirates de Penzance revues par Craig Schaefer et les Fabulous Singlettes.
Le metteur en scène Matthias Hartmann replace l’action dans l’immédiat après-guerre de Franco, ce qui a pris bien évidemment une résonnance encore plus particulière à Barcelone, quand la production a été présentée au Liceo. Et il remplace au prologue la montagne pyrénéenne par un laboratoire de génétique humaine (clonages en tous genres et savant fou assurés, avec retransmission sur grand écran des visages des interprètes, et sur des écrans plus petits des références explicites, dont celle aux pyramides d’Égypte), puis pour les actes suivants le moulin par le bureau directorial et centre de contrôle d’une usine de produits alimentaires. Cela a pour avantage essentiel de gommer toute tentation ethnographique qui prêterait aujourd’hui plutôt à sourire, car risquant de faire trop penser à Sissi, à L’Auberge du Cheval blanc et à La Mélodie du bonheur, et d’ainsi bien resserrer l’action tout en concentrant l’attention sur les protagonistes.
La captation dirigée par Felix Breisach est, comme toujours dans les productions de Zürich, tout à fait excellente : précision du montage, variété des plans et des angles de prise de vue, qualité de l’image. En revanche, on regrettera, comme de plus en plus souvent, un livret indigent de huit pages où l’on ne trouve que deux pages en français, et pas une seule photo ! Quant au DVD lui-même, aucun bonus. Sous-titres en français, anglais, allemand, espagnol et italien.
Mais, quoi qu’il en soit, il s’agit là d’un incontournable, d’ores et déjà classique, que tout amateur de grand opéra se doit d’avoir dans sa vidéothèque lyrique.
Jean-Marcel Humbert