Aux côtés de Schöne Müllerin et de Winterreise, Schwanengesang. Le cycle, on le sait, n’existe qu’à titre posthume, par la volonté à la fois de l’éditeur et du frère de Schubert. Cet assemblage est pourtant loin d’être artificiel : une simple vue de l’esprit, conditionnée par la tradition. Libesbotschaft n’ouvre-t-il pas le cycle par une paisible vision d’infini hésitant déjà entre les mondes, moment de plénitude avant le dernier voyage, à l’instar du premier mouvement de l’ultime concerto pour piano de Mozart ? Die Taubenpost n’est-il pas, à l’image du dernier mouvement du même concerto, un sublime, riant et lumineux adieu ? Difficile de ne pas lui reconnaître une certaine unité, du moins, une composition très habile. Et pourtant, bien que loin d’être négligé, il reste quelque peu en retrait de ses «frères». On ne peut donc que se réjouir d’un nouvel enregistrement : il en reste tant à faire. Que nous réserve ce disque conceptualisé par l’ajout de trois lieder qui ne font pas parti du cycle en introduction, et d’un second Abschied en guise de clôture ?
Depuis le dernier enregistrement, consacré aux lieder de Wolf, on a troqué au piano l’analytique Leif Ove Andsnes pour Antonio Pappano. On gagne ici très certainement au change : le ruisseau du Liebesbotschaft coule dans une ligne qui laisse scintiller une infinité de perles, Ständchen est joué avec distinction et retenue, Der Atlas bouillonne… Malgré une certaine tendance à l’exagération, l’accompagnement est de belle facture.
Et Ian Bostridge ? Ou, pour paraphraser un certain film, «Aimez-vous Bostridge ?» ; car on le retrouve ici tout entier, dans la lignée de ses précédents enregistrements. La voix est parfaitement projetée, d’une grande présence : tout cela se vend extrêmement bien. Chaque Lied est littéralement disséqué, analysé ; les effets sont nombreux. Au début, c’est enthousiasmant. Puis, cela fatigue. Cette voix d’abord prenante paraît, au fil de l’écoute, de plus en plus dure, presque agressive. La relative pauvreté de la ligne, cette approche « verticale » (les césures qui ne s’expliquent pas, une impression de surplace) empêchent l’enchantement. Alors, on compare. Par souci d’équité, on prend un enregistrement contemporain, le récent duo Güra/Berner, et soudain se découvre cette façon qui permet une certaine musicalité dont manque l’interprétation de Bostridge.
Soyons clair : ce nouveau Schwanengesang est une belle version, intéressante à écouter, proposant une approche assez originale. Il ne s’agit donc en aucun cas de bouder un récital de qualité, travaillé et maîtrisé, mais bien d’en discuter les défauts et les dérives. La « vénération » que suscite Bostridge comme chanteur de Lieder nous parait exagérée : si le genre nécessite de l’intelligence et de la caractérisation, il demande aussi une intériorité, une ligne, une unité au service de la musicalité. Il demande même beaucoup de tout cela ; plus, en tout cas, que ce que nous offre ce disque.
Christophe Schuwey
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