Neuvième opéra de la série Vivaldi – Naïve élaborée à partir du fonds de Turin, la Fida Ninfa est une œuvre occasionnelle (elle fêta l’inauguration du Teatro Filarmonico de Vérone) qui n’a pas la profondeur musicale ni philosophique d’un Orlando Furioso, qui le précède, ou de Catone in Utica ou Bajazet qui le suivent. Le livret est un invraisemblable salmigondis situé à Naxos, deux frères qui ignorent qu’ils sont frères, dont le second est rebaptisé du nom du premier, un berger et ses deux filles : le cadre est prêt pour un jeu de confusions et de séductions si subtil qu’on s’y perd souvent. Sur un tel vide, et pour une circonstance officielle, et festive, qui doit lui permettre de gagner définitivement à sa cause le public véronais, Vivaldi choisit de pétiller : toute sa palette musicale est là, de l’extrême virtuosité à la tendresse élégiaque, de la fureur tempétueuse à la poésie arcadienne. On sent bien par moments la démonstration, mais parfois aussi la volonté de donner des gages à l’avenir, par certains côtés galants de l’écriture musicale, ou de casser les codes convenus, comme par exemple dans l’époustouflante construction du finale, faisant suivre sans répit chœur à l’unisson – sinfonia « tempesta di mare» enchainé directement sur l’air de Junon, puis récit – sinfonia – récit – air d’Eole – récit – menuet – duo.
Tout le talent des interprètes dans un tel contexte sera de tenter de donner de l’épaisseur dramatique au livret et aux personnages. Et ils y arrivent tous sans exception. Le plateau vocal est la perfection absolue : Piau et Cangemi en tête, dont l’art vivaldien est incandescent, et l’intensité expressive remarquable, même si parfois Spinosi dans ses tempi affolants met quelque peu en difficulté l’articulation du texte dans les vocalises, et même s’il faut une bonne dose de foi dans les conventions baroques pour accepter que Cangemi chante un rôle d’homme. Elpina mordorée et séductrice de Marie-Nicole Lemieux, absolument pas engorgée comme on a pu parfois l’entendre ; Osmino aérien et charnel de Jaroussky, et remarquable ténor, Topi Lehtipuu.
Spinosi, qui a bien rodé l’affaire en concert, parfois avec d’autres solistes, avant de l’enregistrer, Spinosi l’espiègle agace ou séduit : on en a l’habitude. On commence par grincer des dents devant une Sinfonia d’ouverture caricaturale et pointilliste, aux dynamiques enflées, extravertie, spinosienne en somme… Et puis l’on fond devant un phrasé idéal, une douceur exquise, un chatoiement des couleurs, et l’amour avec lequel la pile électrique s’efface devant le chant. Ce ludion offre par moments un scintillement de nuances, une volupté d’autant plus intense qu’ailleurs il affole par une précipitation ciselée au scalpel, des coups d’archet comme un verjus un peu aigre, et surtout des contrastes dynamiques tellement accentués qu’ils en deviennent presque comiques. Bref on ne s’ennuie pas…
Sophie Roughol