C’est un album audacieux en cela qu’il se focalise sur ce qu’alors on dénommait stranezze, bizzarie ou stravaganze, des musiques qui étonnent les oreilles d’aujourd’hui par leurs frottements harmoniques, leurs dissonances, leurs écarts par rapport au paysage harmonique, c’est-à-dire la tonalité et le tempérament égal, qui est notre monde familier.
Il apparaît comme le pendant de Melancholia, ce disque paru en 2018, que Geoffroy Jourdain définissait comme un carnet de voyage nocturne, un cabinet de curiosité musical, où Gesulado faisait figure d’ange du bizarre.

Stile antico
Les musiciens rassemblés ici appartiennent aussi à la génération maniériste. Des musiciens qui succèdent à la génération des franco-flamands et très volontairement cultivent le singulier, le déconcertant, l’aventureux, l’inouï, au sens premier du mot. Tout en s’inscrivant, fidèles en cela à l’esprit de la Renaissance, dans la descendance de ce qui leur apparaît comme la référence absolue, à savoir la musique de la Grèce antique.
Ce dont témoigne l’ouvrage de Nicola Vicentino, dédié au cardinal Ippolito d’Este, L’antica musica ridotta alla moderna prattica : non content d’être un compositeur et un théoricien, Vicentino (1511-ca1575) est un inventeur, et même un visionnaire : son archicymbalo divise l’octave en 31 intervalles ! C’est dire que le passage de chaque degré au suivant ou au précédent est d’une ténuité quasi impalpable. Il s’agit par là de s’ouvrir l’accès aux trois systèmes antiques (diatonique, chromatique et enharmonique).
Vicentino, qui est au centre du programme élaboré ici par Geoffroy Jourdain, est l’un des deux descendants principaux d’Adrian Willaert, l’autre étant Cipriano De Rore, tous deux actifs dans les années 1550.

Justement, de Vicentino, on entendra ici deux pièces microtonales, Musica prisca caput (traduction : « l’ancienne musique a resurgi de l’obscurité… ») et Madonna, il poco dolce (datées de 1555, l’une et l’autre), rendues possibles en accordant les deux harpes triples selon une scordatura s’approchant de la gamme de Vicentino.
Espace-temps
Deux pièces que Geoffroy Jourdain a choisi d’entrelacer avec une composition contemporaine de Francesca Verunelli écrite selon les mêmes principes, commande des Cris de Paris et du festival d’Ambronay. Une composition dont l’exécution demande une virtuosité peu commune de la part des six chanteurs, mais qui au-delà de l’exploit a comme tous les madrigaux ici réunis le pouvoir de faire entrer dans un monde autre, d’une grande poésie, d’une matière un peu indéfinissable, impondérable, translucide, aux couleurs harmoniques ambigües et aux chromatismes insaisissables.
Divisé en cinq parties, soit instrumentales (les deux harpes dont la compositrice fait surgir une palette sonore saisissante), soit vocales, ce VicentinOo de Francesca Verunelli installe, avec les madrigaux qui s’y insèrent, une séquence centrale qui, au-delà de subtilités compositionnelles et harmoniques qui échappent peut-être au profane, fait entrer l’esprit dans un autre espace-temps, un autre monde sensible et troublant.

L’ambigu et l’incertain
Non moins ambigus, incertains, paradoxaux, que cette séquence, les sentiments exprimés par les poètes mis en musique par ces madrigalistes actifs souvent dans les cours raffinées du nord de l’Italie. Qui tous brodent inlassablement sur le thème de l’amant douloureux, les larmes, la tristesse et, inévitablement, la mort. Ces loci topici (lieux communs) traduisent, dit justement Geoffroy Jourdain, un « goût du temps pour le vertige tragique, à la fois source d’exaltation morbide et territoire de toutes les ambiguïtés. »
Parmi les pièces connues, S’io non miro, non moro, l’un des madrigaux du cinquième livre de Gesualdo, souvent enregistré sans doute parce que le poème (anonyme) semble atteindre une perfection dans le genre :
Ne point vous voir pour ne point en mourir,
mais ne point vivre de ne point vous voir.
Ainsi suis-je mort,
mais non point privé de vie.
Oh prodige d’amour,
sort étrange, hélas,
que de vivre sans être vivant,
et que d’être mort sans en mourir.
Les Cris de Paris en donnent une version très corsée, par un ténor, assez différente de la manière un peu feutrée qui est parfois de mise. Ils n’arrondissent pas les angles…

Angles vifs
Non plus que dans Io pur respiro ou Moro, lasso, al mio lasso, issus du sixième livre du prince de Venosa, dont Geoffroy Jourdain choisit d’exacerber les chromatismes très astringents. Mais après tout Gesualdo et plusieurs des madrigalistes ici réunis (Nenna, Della Marra, D’India, Lacorcia) était les contemporains exacts de Caravage…
À l’image de l’esthétique de ce peintre, le plus grand raffinement va ici de pair avec des éclairages audacieux, des accents marqués, parfois une certaine verdeur. On en prendra pour exemple Ahi, tu piangi, mia vita ! / Mirami il volto pur du mystérieux Napolitain Scipione Lacorcia, à l’évidence suiveur de Gesualdo. Ce qu‘était aussi Pomponio Nenna, autre Napolitain dont Geoffroy Jourdain choisit de doubler le madrigal à cinq voix Ecco ò mia dolce pena par un opulent consort de violes soutenus par deux harpes.
Varier les plaisirs
Dans un constant souci de variété sonore, Geoffroy Jourdain combine différents alliages vocaux, en choisissant tels ou telles des vingt-six chanteurs et chanteuses rassemblés pour cet enregistrement. On remarquera particulièrement la palette riche en graves de Per non mi dir ch’io moia de Michelangelo Rossi. Et encore davantage les quatre voix d’hommes dans Calami sonum ferentes de Cipriano de Rore. Que par ailleurs on entendra aussi dans une version instrumentale (quatre violes et quatre flûtes) comme pour en extraire les richesses secrètes.
Ce qu’on dirait aussi de la deuxième partie de Strana armonia d’amore (cinq violes et une harpes), une composition de Sigismondo d’India, qui donne son titre à l’album, inspirée d’un texte de Giambattista Marino, celui qu’on appelait le Cavalier Marin, et qui brode sur le thème classique (baroque, plutôt…) de la ressemblance entre soupirs amoureux et soupirs musicaux.
Tout au long de ce programme (qui on le devine réclame de l’auditeur une attention assez soutenue…) les Cris de Paris se montrent d’une virtuosité et d’une précision d’intonation assez ébouriffantes. On ajoutera que le texte d’accompagnement de Geoffroy Jourdain et celui de Francesca Verunelli contribuent au plaisir (plaisir grave, mais plaisir profond) de l’écoute.