Le concert qui devait être donné à l’auditorium du Louvre ayant été annulé, c’est à Rouen qu’il fallait aller pour entendre la récréation de cette œuvre oubliée de Saint-Saëns. La plus populaire de son vivant, après Samson et Dalila, des éloges de Gounod et Messager, une presse conquise, le compositeur lui-même considérant qu’il n’avait rien écrit de mieux que ce second acte, son seul opéra-comique… les arguments ne manquaient pas pour être excités par la reprise de cette Phryné. Nos attentes étaient peut-être trop grandes. Le programme de salle insiste beaucoup sur le caractère « délicieux » de l’œuvre. Si vous aimez les bonbons à la violette, peut-être… La faute d’abord à un livret vraiment poussiéreux qui voit un antique et arrogant archonte ridiculisé par une courtisane et le neveu dont il a la tutelle. La faute aussi sans doute à la version retenue ce soir : plutôt que la version originale dont les airs étaient entrecoupés de dialogues parlés en alexandrins, le Palazetto Bru Zane, producteur de cette reprise et infatiguable défenseur de son oeuvre, a choisi la version remaniée par André Messager : transformant les dialogues en récitatifs orchestrés, le tout s’en trouve empesé d’une emphase nuisible et voit les airs de Saint-Saëns noyés, au lieu de s’en trouvés sertis. Notez que le compositeur était encore vivant du temps de ce remaniement, et que Messager était son élève, il y a donc de fortes chances qu’il l’ait validé, ce jugement n’engage donc que nous.
Néanmoins certains airs sont agréables et souvent superbement orchestrés : ce basson ironique dans « Enfant, je te donne l’exemple » de Dicéphile, les tambourins de la fête du premier acte, la très belle introduction du second acte, le duo d’amour et sa harpe, puis le « O Reine de Cythère » qui, d’air grandiloquent de Phryné, devient un trio chambriste, ou encore les éclats de rire du trio « On raconte qu’un archonte » dont la joyeuse et vocalisante musique est réemployée pour le final de l’œuvre, sont autant de passages d’intérêts. Ce qui fait déjà beaucoup pour une heure et quart de musique.
Et, même s’ils ont un peu tendance à abuser de leur format pour sonner, les artistes de la soirée font tout pour justifier la popularité passée de cette histoire d’hétaïre. François Rougier et Patrick Bolleire ouvrent le bal avec entrain et un français impeccable ; Anaïs Constant campe un Lampito éclatant, et Cyrille Dubois un Nicias très ardent. Si Florie Valiquette mène très bien ses vocalises et joue avec finesse, le français n’est hélas pas toujours limpide, et certains aigus restent durs. Thomas Dolié enfin ne pêche que par excès de santé vocale alors qu’il incarne un vieil archonte : ce timbre, cette émission, cette maitrise sont presque ceux d’un Athanaël chez Massenet. Hervé Niquet anime l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie avec toute la fougue qu’on lui connait et maintient à leur niveau d’excellence un Chœur du Concert Spirituel dont on peine à croire qu’il tourne le dos au public (disposition Covid) tant leur chant est net et percutant.
Le disque paraitra en 2022, mais Phryné restera certainement dans notre mémoire lyrique avant tout associée à la géniale danse que Gounod a composé pour la Nuit de Walpurgis de son Faust.