Œuvre inachevée et pourtant déjà essentielle, Zaïde concentre les obsessions humanistes du Mozart à venir. Raphaël Pichon raconte le choc de cette partition, le pouvoir de « la femme qui chante » et l’art comme résistance.
Zaïde est-elle seulement l’antichambre de L’Enlèvement au sérail, ou annonce-t-elle plus largement l’œuvre à venir ?
Ma véritable découverte a été de constater combien elle dépasse cette fonction d’antichambre. Comme beaucoup de mélomanes ou d’amoureux de Mozart, je connaissais surtout, dans Zaïde, Ruhe sanft et, éventuellement, Tiger! Wetze nur die Klauen. Lorsque Markus Hinterhäuser m’a donné carte blanche à Salzbourg en me demandant un Mozart rare — sans rien choisir au-delà de 1781 ou 1782 —, il avait très envie que je me penche sur les tout premiers Mozart. C’était plonger dans un océan, et la demande avait quelque chose d’impressionnant. Mais mon regard s’est très vite porté sur Zaïde. En découvrant tout ce qui compose cette partition au-delà de ces deux airs, j’ai reçu un choc immense.
J’ai d’abord été bouleversé par la musique, mais aussi par un genre qui m’avait toujours un peu intimidé : le mélodrame. En prenant le temps d’y entrer, j’ai eu la sensation de me trouver devant quelques-uns des plus grands mélodrames jamais écrits — avant, peut-être, Manfred de Schumann, autre pièce difficile à apprivoiser. La qualité et la profondeur sont telles que nous sommes déjà face au plus grand Mozart.
La difficulté devenait alors passionnante : que peut-on faire d’une œuvre inachevée lorsque l’on n’a ni le désir ni, surtout, la prétention d’en inventer la fin ?
Quels éléments du Mozart à venir entendez-vous déjà dans Zaïde ?
La turquerie de départ, le sujet, certains dessins et certains traitements vocaux des personnages en font évidemment l’antichambre de L’Enlèvement au sérail. Mais j’y vois surtout le seuil d’un grand déclic : celui du message. Toutes les obsessions et les préoccupations humanistes, philosophiques, de Mozart sont déjà là, en germe.
Quelque chose était déjà palpable dans Thamos, roi d’Égypte, œuvre bien plus ancienne, commencée en 1773. Mais Thamos est une musique de scène qui ne donne pas encore directement voix aux personnages de la pièce de Gebler. Ici, cette voix existe enfin — et il se trouve que c’est celle d’une femme. On entend dans Zaïde une petite Clémence de Titus, une petite Flûte enchantée, certains dessins de Don Giovanni. Toute la grande boîte à outils philosophique de Mozart est déjà présente, et c’est fascinant.
Thamos serait-il déjà, lui aussi, une antichambre de La Flûte enchantée ?
Absolument. Mais tous ces sujets — savoir si Thamos annonce plutôt La Flûte enchantée, La Clémence de Titus ou autre chose encore — sont liés. Les fils que l’on tire se recoupent en de nombreux endroits.
Parmi les airs de Zaïde, lequel vous paraît le plus essentiel ?
On cite volontiers Ruhe sanft comme l’un de ces moments où Mozart possède le pouvoir d’arrêter le temps. Pourtant, le plus grand air de Zaïde n’est pas, à mes yeux, Ruhe sanft, mais son ultime air, Trostlos schluchzet Philomele, que j’ai découvert en plongeant dans la partition et qui est très rarement chanté. Dans notre version, Gomatz en partage le début avec Zaïde. C’est une marche au supplice : les deux amants acceptent leur sacrifice et vont se présenter devant Soliman, qui s’apprête à les mettre à mort.
Cet air absolument bouleversant convoque la figure mythologique de Philomèle. J’ai découvert après coup à quel point son histoire entrait en résonance avec celle que nous avions choisie, celle de « la femme qui chante ». Philomèle est une jeune femme violée par son beau-frère ; pour l’empêcher de parler, celui-ci lui coupe la langue. Elle tisse alors une immense tapisserie sur laquelle elle raconte son viol et son malheur, jusqu’à ce que sa sœur découvre la vérité. Les dieux prennent finalement pitié d’elle et la transforment en rossignol : il chantera pour toujours la liberté et la vérité dans la forêt.
Cette ombre n’est jamais explicitée dans l’œuvre, mais elle raconte le pouvoir du chant, de l’art et de la résistance — le pouvoir de résister par l’art. À mon sens, ce motif naît ici, dans Zaïde, avant d’imprégner toute l’œuvre de Mozart jusqu’à sa mort.
Les turqueries de Zaïde et de L’Enlèvement au sérail peuvent-elles devenir problématiques pour les interprètes d’aujourd’hui ?
Dans la nouvelle histoire que nous avons construite, ces questions ne sont pas prégnantes. Mais il ne faut pas non plus se voiler la face : nous avons tous en tête cette fameuse phrase du Sprecher, dans La Flûte enchantée, qui vient nous expliquer que la place de la femme est à la maison.
Mozart se tenait bien sûr du côté de la lumière. Il portait en lui, de manière profonde et absolument évidente, l’émancipation et le pouvoir de la femme, l’avenir de la femme — mais toujours à l’intérieur des repères culturels de son époque. C’est nous qui voulons aujourd’hui résumer cela et qui pouvons éprouver un malaise, parce que nos mœurs et nos sociétés ont évolué. L’essentiel est ailleurs : Mozart voulait faire éclater ce qui existait à son époque. Il voulait avancer.
À la fin de L’Enlèvement au sérail, Mozart confie pourtant la sagesse à l’Oriental, dans une Vienne encore hantée par les sièges ottomans.
Oui, parce qu’il voulait avancer. Il avait chevillée au corps cette foi en un humanisme capable de dépasser tous les clivages, quels qu’ils soient.
Voyez-vous en Mozart un homme des Lumières ?
Un homme de la lumière.
Vous signez également la conception scénique du spectacle. Comment vivez-vous cette nouvelle responsabilité ?
C’est une nouvelle expérience. J’essaie d’être le plus à l’écoute et le plus humble possible, tout en éprouvant l’excitation de voir naître cette forme. Elle avait déjà surgi dans l’urgence à Salzbourg ; pour cette reprise, j’avais envie de faire un peu la révolution et d’en changer beaucoup de choses.
Nous ne jouons qu’environ 80 % de la partition, car j’en ai laissé quelques pages de côté. Mais, dans ce que nous avons retenu, je ne trouve pas une mesure qui soit en dessous de l’autre. Je suis profondément bouleversé par cette musique. C’est une sacrée musique.



