La première représentation d’Aïda eut lieu dans les arènes de Vérone (18 000 spectateurs) en 1913, et constitua le début d’un festival permanent. Depuis, plus de 500 représentations d’Aïda y ont été données, sans compter les productions reprises à l’étranger en plein air.
Les décors d’Ettore Fagiuoli, utilisés de 1913 à 1936, ont été repris de 1982 à 1986 (en 1982 avec les costumes de Mariette), de 1989 à 1998 et, après la catastrophique production de 2007, cette année.
Ce n’est donc pas, loin s’en faut, une nouvelle production. J’ai vu celle-ci à plusieurs reprises, et n’y suis allé que parce que je me trouvais dans le secteur, et pour entendre Micaela Carosi dans le rôle d’Aïda, et je m’attendais plutôt au pire, surtout un dimanche soir, avec les hordes d’Allemands descendus de Munich. Or la surprise a été totale. La production a été reprise avec un soin méticuleux, tous les éléments de décors sont parfaits, le moindre des accessoires, le moindre des figurants et des choristes est en place et en situation, ce qui montre avec quelle attention la mise en scène de Gianfranco de Bosio a été reprise elle aussi.
Quant aux interprètes, c’est également la meilleure surprise qui soit. Pour une fois, on rejoint les plus grandes distributions possibles : Micaela Carosi est certainement aujourd’hui parmi les excellentes Aïda : voix ample et généreuse, parfaite connaissance du rôle et donc grande aptitude à en déjouer les pièges, grande aisance et qualité de l’interprétation scénique et vocale, bref, une « présence » que le public ovationne. Marianne Cornetti, que j’ai déjà vue quatre fois dans le rôle, n’est pas mon Amnéris préférée, mais je dois dire que ce soir elle a fait des étincelles, montrant que, quand elle le veut bien, elle peut gommer ses habituelles petites déficiences techniques ; et que, par ailleurs, elle est capable de varier singulièrement son interprétation au fil de la représentation. Carlo Ventre est un Radamès très plausible, qui donne l’impression de ne pas être, comme tant d’autres Radamès, le jouet des événements ; sachant rester en place quand il le faut, il joue également avec habilité à la fois de certaines notes projetées et tenues, et de la spécificité du lieu, sans pour autant en faire un système. Alberto Mastromarino, également très habitué du rôle d’Amonasro, est jubilatoire, tant il épouse la tradition sans pour autant en conserver les aspects négatifs ; il est, lui aussi, un des très bons Amonasro du moment. Et il n’y a que des compliments à adresser à Riccardo Zanellato (Ramfis), Gianluca Breda (le Roi), Enzo Peroni (un messager) et Antonella Trevisan (une grande prêtresse qui, pour une fois, chante juste…).
Enfin, dernière bonne surprise, les ballets, sur une chorégraphie de Susanna Egri, pour une fois ne sont pas indigents, et sont applaudis à juste titre. Il faut dire que la danseuse étoile, Amaya Ugarteche, nous change des précédentes ballerines qui, toutes, avaient l’air de se demander ce qu’elles faisaient là. Avec cette excellente danseuse, on a de nouveau l’impression que les moments dansés font partie intégrante de l’opéra. Les chœurs sont également excellents, le moindre des figurants paraît concerné, donc une grande leçon de professionnalisme. Et le tout est mené de main de maître par Renato Palumbo, à qui revient une grande part du succès de la soirée ; bien sûr, on aura remarqué ici ou là un ou deux petits décalages, des tempi peut-être un peu inhabituels, mais pour un résultat quand même bien plus intéressant que sous la baguette de Daniel Oren, qui dirigeait ici depuis des années des Aïda assez insipides et routinières.
Donc un spectacle qui marche, un public attentif et silencieux, qui ne quitte pas l’amphithéâtre aussitôt le triomphe de Radamès passé, qui applaudit aux bons endroits, bref là aussi un résultat inhabituel. Bref, une magnifique représentation dans le plus pur style péplum, gigantisme et même démesure, mais défendue par de grands artistes qui sentent bien quand une représentation marche, et ont à chœur d’en défendre le très haut niveau.
Quatre étoiles pour Vérone ? Et bien oui, le lieu nous a habitué au meilleur comme au pire, et pour Aïda plutôt au pire. Mais là, c’était une représentation de niveau international, dans un style bien sûr d’une autre époque, mais justement historique, comme le sont les représentations actuelles du même opéra au Liceo de Barcelone. Et cela montre bien en même temps la spécificité de Vérone : les superproductions ; dès que l’on s’en éloigne, le résultat n’est plus à la hauteur des attentes. Donc, que le festival de Vérone s’en tienne aux bonnes vieilles recettes, il sera assuré d’un succès continu. Restent les trop nombreux sièges vides aux places les plus chères : c’est qu’il faut maintenant effacer la déception de certaines représentations récentes, et pour cela, il faudra plusieurs années. Et puis, un dernier point, le français a disparu du programme imprimé mais aussi des annonces au public : est-ce là la meilleure méthode pour retenir les amateurs du Québec, de Belgique, de Suisse ou de France très nombreux à venir à Vérone par le passé ? Là encore, le marketing est mal vu, car déconsidérer les lyricomanes francophones n’est peut-être pas la meilleure solution pour remplir l’amphithéâtre d’un festival international…
Jean-Marcel Humbert