Pour marquer son arrivée à la tête de l’opéra de Nice, le jeune directeur Bertrand Rossi a convoqué un pharaon de l’Egypte ancienne. Oh, pas n’importe quel pharaon : Akhnaten, qui voulut imposer à son peuple le monothéisme, et dont l’histoire a fait l’objet d’un opéra de Philipp Glass.
Bousculant les traditions lyriques niçoises, faisant voler en éclat les a priori, enjambant les réticences, Bertrand Rossi a programmé cet ouvrage. Jamais on n’avait entendu un tel répertoire à Nice. Résultat : un formidable spectacle. Le triomphe du pharaon.
Pendant deux heures et demie, le public s’est laissé envahir par un assaut de notes répétées – des notes répétées jusqu’au vertige, jusqu’à l’obsession, jusqu’à l’hypnose, jusqu’à l’envoûtement. Cette musique est faite de petits intervalles de tierces et de secondes, modulant par demi-tons, jouant sur la confrontation entre rythmes binaires et ternaires. La partition commence par une répétition des notes de l’arpège la, do, mi et s’achève, au bout de deux heures et demie, sur un retour à la simple note la. La boucle est bouclée.
La grande chorégraphe américaine Lucinda Childs a assuré une mise en scène, belle, moderne, esthétique. Elle a procédé par tableaux successifs, le livret n’offrant ni intrigue, ni narration mais seulement une succession d’épisodes. Autour des personnages, elle a déployé un tournoiement de danseurs et d’images vidéos. Le vidéaste Etienne Guiol joue un rôle clé dans ce spectacle.
En plus d’être metteure en scène, Lucinda Childs assume le rôle de récitante. On voit épisodiquement apparaître son beau visage sur un écran géant.
Elle raconte l’histoire de ce pharaon qui s’est voué au culte unique du dieu du soleil, mais dont les prêtres et le peuple se rebellent et le poussent à sa perte.
A un moment, le plateau circulaire de la scène se soulève, s’incline, pivote. Ce cercle symbolise le soleil et l’éternité qui est sans début ni fin. C’est alors qu’apparaît le pharaon et que s’élève la voix fascinante de son magnifique interprète, le contre-ténor Fabrice di Falco. Un frisson parcourt la salle.
Akhnaten et Nefertiti (Photo Opéra de Nice)
La distribution est de premier ordre : Patrizia Ciofi (rôle de la mère, la reine Tye), aux beaux aigus, au vibrato tout en rondeur, Julie Robard-Gendre (l’épouse, la reine Nefertiti) à la voix chaude, à l’expression lyrique. Comme Fabrice Di Falco, ces dames arrivent à faire passer une émotion humaine au sein d’une musique mathématique.
Les autres protagonistes n’en font pas moins : Frédéric Diquéro, puissant en grand prêtre, Vincent Le Texier, voix grave et solennelle, Joan Martin-Royo, robuste jusqu’aux profondeurs de sa tessiture.
Philipp Glass a supprimé les violons dans l’orchestre. Au début, l’absence de cordes aiguës nous intrigue. Puis on s’habitue. Le jeune chef Léo Warynsky entraîne d’une main sûre les musiciens dans les méandres de cette musique insolite. Tenant son Glass à pleines mains, il est souverain au dessus de son orchestre.
Et c’est ainsi qu’on a assisté, à NIce, à la double célébration de l’Egypte antique et de l’opéra moderne.