C’est un gala de prestige qui nous était proposé dans le cadre des Nuits de l’Orangerie du Château de Versailles : un décor somptueux, et, à l’affiche, autour de la star Anna Netrebko, trois chanteurs parmi les plus en vue du moment dans un programme comportant quelques « tubes » fameux du répertoire. Las, Aleksandr Antonenko souffrant, a été remplacé par Yusif Eyvazov, l’actuel compagnon de la soprano. Il n’est pas aisé de juger de l’ampleur d’une voix et de sa projection lorsqu’on l’entend pour la première fois au cours d’un concert sonorisé, surtout quand la sonorisation agressive, digne d’un concert de rock à Bercy, génère de nombreuses distorsions et des forte saturés à l’orchestre, notamment dans la première partie. Néanmoins, il nous a semblé que s’il ne possède pas le plus beau timbre du monde, le ténor dispose de moyens avantageux : un medium solide et un aigu aisé et puissant. Comme disait mon voisin à l’entracte : « Il envoie ! ». Son « Celeste Aida », viril à souhait, impressionne à défaut de séduire. Le si bémol conclusif est donné en force contrairement au souhait de Verdi qui l’avait écrit piano. De fait, le chant de Yusif Eyvazov, peu nuancé, oscille la plupart du temps entre forte et fortissimo. Le trac, perceptible en début de soirée, y est sans doute pour quelque chose. On louera les quelques tentatives de mezza voce dont il émaille le duo d’Otello où cependant la justesse n’est pas toujours au rendez-vous. Dans la seconde partie, l’air de Canio convainc davantage mais c’est son « Nessun dorma » en bis, chanté avec une facilité déconcertante et agrémenté – enfin – de quelques demi-teintes bienvenues, qui lui vaut une véritable acclamation de la part du public.
Rarement entendu en concert, l’air de la princesse de Bouillon d’Adriana Lecouvreur permet à Ekaterina Gubanova de captiver d’emblée l’assistance. Ce personnage maléfique bénéficie de l’opulence de la voix, la noirceur du timbre et la profondeur du registre grave de la mezzo-soprano qui, n’oubliant pas qu’elle incarne un personnage noble, ne se laisse pas aller aux excès de mauvais goût dont certaines de ses consœurs sont coutumières dans cette page. Dans la seconde partie, elle réussit l’exploit d’être aussi convaincante dans les deux airs de la Princesse Eboli. La cantatrice parvient à alléger suffisamment sa voix pour exécuter avec précision les ornementations de la « chanson du voile », et l’étendue de son registre aigu lui permet d’affronter avec brio les écarts meurtriers de « O don fatale ».
Pour son entrée, Anna Netrebko n’a pas choisi la facilité avec l’air du Nil d’Aïda dont elle livre une interprétation éblouissante. La splendeur du timbre, les mille et une nuances dont elle orne son chant, le legato impeccable et le contre-ut final si redouté des sopranos, qu’elle donne piano et tient longuement, font merveille. Ce sera là sa meilleure prestation de la soirée. En effet, dans le duo d’Otello qui concluait la première partie, la soprano a paru assez peu concernée par les émois de Desdémone. Après l’entracte, on peut regretter qu’elle ait remplacé « L’altra notte in fondo al mare » initialement prévu au programme par « Un bel dì vedremo ». Cette page de Madame Butterfly ne met pas en valeur ses qualités vocales et son chant en force dans la dernière partie de l’air, n’est pas du meilleur effet. L’extrait de la Princesse Csardas de Kálmán, qui est l’un de ses bis favoris, est infiniment plus excitant. Il lui permet de finir le concert sur une musique brillante au tempo enlevé, d’esquisser quelques pas de danse et de lancer crânement un aigu sans le secours du micro pour la plus grande joie du public.
Finalement, le grand triomphateur de la soirée à l’applaudimètre aura été Ildar Abdrazakov qui effectue un parcours sans faute. Il faut dire que sa voix est particulièrement flattée par la sonorisation. Les deux grandes scènes de Verdi qu’il a choisies lui vont comme un gant. L’air de Silva (Ernani) est un pur régal, tant le chanteur s’investit dans son personnage avec un legato impeccable dans la cavatine et une maîtrise du chant orné dans la cabalette, évidemment doublée. Attila est un des rôles fétiches de la basse, immortalisé par le DVD. Sa scène du premier acte « Mentre gonfiarsi l’anima », où le personnage voit se dresser un spectre devant lui, est interprétée de façon saisissante. Changement radical d’ambiance avec l’air de la calomnie de Rossini. Abdrazakov renouvelle l’intérêt de cette page rebattue dont il donne une version pleine de malice et d’ironie, tout à fait irrésistible. Voilà qui est de bon augure pour les représentations du Barbier à Bastille l’hiver prochain. En bis, son « Veau d’or » sonne magnifiquement. En pleine forme tout au long de la soirée, le chanteur n’hésite pas à se livrer à quelques facéties comme lorsqu’il prend la baguette des mains du chef pour diriger non sans humour, ses deux collègues féminines dans la barcarolle des Contes d’Hoffmann.
Marco Armiliato, lui, dirige avec sobriété et une attention soutenue aux chanteurs un Orchestre National d’Île-de-France dont on ne pouvait vraiment juger de la qualité à cause de la sono par trop envahissante. Dommage car les deux ouvertures de Verdi semblaient de la meilleure facture.