Quoiqu’on puisse lire à droite, à gauche, une mise en scène, fût-elle trash, restera toujours préférable à une version de concert. Pour preuve, Carmen, à l’affiche de l’Opéra de Rouen en début de saison dans les décors et costumes de la création, exportée au Théâtre des Champs-Élysées sans son attirail scénique et expurgée de ses dialogues parlés. Voilà le chef d’œuvre de Bizet émasculé, transformé en une succession de numéros que les incessantes entrées et sorties des chanteurs rendent encore plus artificielle.
La prise de rôle de Marina Viotti, sensationnelle Cenerentola il y a quelques jours dans cette même salle, rappelle que l’on ne devient pas Carmen en un claquement de doigt. L’épreuve de la scène est indispensable pour prendre possession d’une partition dont la première difficulté n’est pas d’ordre vocal. De fait, la mezzo-soprano a toutes les cartes en voix pour la fille de Bohème. Tout, c’est-à-dire le taffetas du timbre, la clarté de la diction, l’éventail des couleurs, la souplesse, l’égalité des registres. Aucun aigu tiré, aucun grave écrasé ne travestissent la cigarière en harengère. Aucune vulgarité ne compromet l’interprétation. Et pourtant le compte n’y est pas – pas encore. Question d’ampleur face à des partenaires d’un format supérieur ; question de tempérament aussi comme si l’Angelina rossinienne imprégnait encore une interprétation qui voudrait moins de grâce et plus de flamme, de ce feu qu’attise seul le théâtre.
Autre inconvénient de la version de concert, le placement du chœur en fond de scène qui prive certains tableaux de leur impact : l’entrée des ouvrières, le pépiement de la garde montante, la kermesse du quatrième acte et ses quelques répliques inaudibles au dixième rang du parterre… Dommage car la direction de Ben Glassberg privilégie l’éclat et les teintes vives ; la vigueur du geste sait tendre le fil dramatique et comme souligné par Guillaume Saintagne le soir de la première à Rouen, l’éloquence de la petite harmonie, et plus particulièrement des flûtes, n’est jamais prise en défaut.
Se pose aussi la question du genre : Carmen, opéra ou opéra-comique ? Dans ce parti-pris de version originale, certains solistes trouveraient mieux leur place à Garnier qu’à Favart. Iulia Maria Dan par exemple, soprano étoffé dont la puissance et la densité violentent la tendre Micaela. A l’inverse, la plupart des seconds rôles rappellent l’essence de l’œuvre avec une oreille spéciale pour Le Dancaire de Florent Karrer, sonore et articulé.
Le théâtre cependant n’est pas totalement absent de la représentation. Jérôme Boutillier bombe le torse d’Escamillo. L’air du toréador est une démonstration de vanité, assumée du bas en haut de la portée et conclu par un aigu longuement tenu en guise d’estocade. Effleuré mezza voce, le duo avec Carmen offre du baryton un visage plus nuancé quand auparavant le duel avec Don José a donné lieu à une surenchère de testostérone.
Car Stanislas de Barbeyrac, encore habité par le rôle qu’il chantait il y a peu à Rouen, n’est pas brigadier à se laisser asticoter sans réagir, ni ténor à pousser la note les bras ballants face au pupitre. Passé l’air de la fleur, négocié à la manière d’un virage périlleux, sensible cependant, le chanteur vit sa passion jusqu’au bout et, devenu fauve incontrôlable – mais contrôlé –, ébouriffe sa blondeur, tombe la veste, va, vient, bouscule l’espace, empoigne, supplie, rugit sans que le surcroit de fougue ne distorde la ligne, sans que la vaillance n’altère le style. La voix résiste aux coups qu’elle se porte. Don José se dresse dans sa vérité tragique, salué par une formidable ovation.