A l’opéra de Lille s’achève la tournée de ce David et Jonathas applaudi de Caen au Luxembourg, en passant par Nancy ou encore Paris, au Théâtre des Champs Elysées.
Les cinq actes de ce drame biblique ont été conçus par Charpentier associés à une tragédie latine aujourd’hui perdue. A l’exemple des semi-operas de Purcell, le récit en est donc lacunaire. Wilfried N’Sondé s’est vu confier la tâche d’un nouveau livret – plutôt un métatexte d’ailleurs – qui éclaire les choix de mise en scène plus qu’il ne comble les ellipses de la narration.
Ce texte est porté par la comédienne Hélène Patarot, « Reine des oubliés », figure de la compassion soignant Saül, enfermé à l’asile et qui se remémore douloureusement son passé, à moins qu’il ne le cauchemarde.
L’infirmière y rend hommages aux victimes de tous les conflits. Ainsi s’universalise le propos jusqu’au tableau final qui révèle une fosse commune où ces sacrifiés se dressent, debout, enfin rendus à la dignité.
Les costumes de Fanny Brouste se font l’écho de ce « hors temps » dans un très intéressant travail de colorimétrie et de matières, en particulier dans la première partie où les oripeaux composites convoquent de multiples traditions, notamment celles – puissamment évocatrices – des carnavals de village des siècles passés avec leurs masques grotesques et outranciers.
Les visages floutés par la gaze et le grimage grossier semblent sortis d’un tableau d’Ensor. Ces silhouettes anonymisées sont contredites par les couleurs primaires portées par les héros éponymes qui évoquent l’esthétique graphique d’un Peduzzi.
Des mannequins manipulés par les choristes disent également combien les humbles ne sont que des pions sur l’échiquier de la grande histoire tandis que les lumières, sublimes, dramatisent l’espace et magnifient l’ensemble.
David et Jonathas ©Philippe_DelvalSi l’on regrette que les danses soient interprétées rideau fermé, Jean Bellorini – en charge à la fois de la mise en scène, de la scénographie et des lumières –offre néanmoins un spectacle visuellement superbe qui échappe au statisme y compris dans les nombreuses interventions du choeur. Magnifiques, ces dernières résonnent comme autant d’échos aux émois irrationnels de l’âme malade du roi. L’Ensemble Correspondances allie perfection du style, variété des couleurs, énergie et intelligence des transitions rythmique ; ainsi qu’une remarquable symbiose voix/orchestre. Sébastien Daucé cisèle avec un art consommé la partition de Charpentier, toujours généreux, toujours sensible. Ses musiciens varient le tissage de ses velours dans des chatoiements sans cesse renouvelés. Les interventions solistes du chœur démontrent la même qualité individuelle de ses interprètes. La faiblesse de la direction d’acteur – reproche entendu au fil des reprises – est un écueil qui semble avoir été surmonté car on adhère aisément aux émotions des personnages même si, indéniablement, l’opposition viscérale entre Saül et David souffre de l’absence de la pièce de théâtre et reste assez obscure pour qui n’est pas familier du texte biblique. Le jeune héros est incarné avec un bel engagement par Petr Nekoranec. Le timbre est percussif, les vocalises nettes, les nuances prenantes comme dans « Malgré la rigueur de mon sort ». Ceci dit, le ténor atteint les limites de sa tessiture – le rôle est écrit pour haute-contre – avec des aigus précautionneux au point de reculer ou détimbrer. Face à lui, Saül bénéficie de la présence habitée, du legato et de l’excellente diction de Jean-Christophe Lanièce. Il est aussi sobre que poignant dans « Objet d’une implacable haine » ou encore face au décès de son fils. Il propose un superbe duo avec Alex Rosen en Achis, roi des Philistins plein de prestance mais mis ailleurs en difficulté par une partition un peu grave pour lui. Étienne Bazola – à l’émission d’un beau naturel – est pour sa part parfaitement convaincant en Joabel, Crée pour le collège jésuite de Louis le Grand, la distribution était, à l’origine, entièrement masculine. Ici, Gwendoline Blondeel se saisit des oripeaux de Jonathas, privant la partition de son homo-érotisme mais lui apportant la lumière d’un soprano perlé, si libre, si bien conduit et d’une pureté bouleversante, notamment dans le cornélien « A-t-on jamais souffert une plus rude peine ». Lucile Richardot, compagne de route régulière de l’Ensemble Correspondances – écoutée avec bonheur en leur compagnie au festival de Rocamadour – est l’autre femme de la distribution. Plus monolithique que cet été, sa Pythonisse fait le choix d’orner le cuivré de son timbre d’un tranchant séduisant, accroché haut, tout à fait probant. La folie paranoïaque de Saül précipite sa chute mais notre compassion va moins vers lui que vers les jouets de l’histoire, victimes anonymes – oh combien contemporaines – de ce délire mortifère.