Il y a des signes qui ne trompent pas : une salle comble, vissée sur son siège, applaudissant à tout rompre après presque quatre heures de spectacle, ne peut qu’avoir passé une bonne soirée. Comme toujours dans cet opéra d’ensembles qu’est Così fan tutte, la raison du succès est collective. Là où beaucoup d’ouvrages peuvent pour convaincre ne s’appuyer que sur une ou deux cartes maîtresses, le drama giocoso de Mozart se conjugue au pluriel sans exception. Passer en revue un par un les éléments qui ont participé à sa réussite est exercice vain. Il faudrait ce que seul l’art lyrique autorise et dont Così use à satiété : écrire simultanément plutôt que séquentiellement, parler de tous sans détailler les mérites de chacun, dire que le secret réside dans l’alchimie de chanteurs, de musiciens, d’une direction d’orchestre, d’une mise en scène considérés collégialement et non séparément. Ensemble, c’est tout : Anna Gavalda, à la recherche d’un titre pour son roman a dû écouter Mozart. Nous lui empruntons la formule puisqu’elle s’applique exactement à ce Così tourangeau et plus généralement à cette réunion harmonieuse de talents sans laquelle Così ne serait pas.
L’équipe réunie par l’Opéra de Tours fonctionne donc en harmonie, harmonie de voix essentielle dans une œuvre où les airs comptent moins que les numéros à plusieurs, et harmonie de corps. Vannina Santoni et Carine Sechaye, Sebastien Droy et Alexandre Duhamel ne sont pas qu’assortis vocalement, ils le sont aussi physiquement. Semblables, ce que les costumes de Marc Anselmi, suggèrent mais aussi différents et complémentaires. Ils ne sont jamais aussi enthousiasmants que lorsque leurs voix s’unissent, à deux, à trois, à quatre. Mozart les a cependant dotés d’airs pour aider à distinguer leur personnalité, airs souvent difficiles sur lesquels de jeunes artistes peuvent trébucher. Ici, il n’en est rien. Sebastien Droy est un Ferrando viril au physique avantageux dont le tempérament et l’émission centrale s’épanouissent surtout dans la rancœur de « Tradito, schernito ». Mais « un aura amorosa » touche à la grâce lorsque dans sa reprise, il est subtilement allégé. Alexandre Duhamel fait ses premiers pas en Guglielmo et – ce n’est pas une surprise – le rôle lui va comme un gant. Mozart aime de telles voix, jeunes, vives, timbrées, souples, projetées. Le baryton fait de surcroît preuve d’aisance scénique, mieux de présence. Guglielmo, tiré de son carcan de faire-valoir, s’en trouve placé au premier plan, à l’égal de Ferrando. Dans ces conditions, la substitution au premier acte de « Non siate ritrosi » par l’air initial, plus leste, « Rivolgete a lui lo sguardo » tombe sous le sens. Avec Carine Sechaye, Dorabella aussi paraît moins désavantagée. Même si ses arias sont moins complexes que celles de Fiordiligi, même si la séduction de la voix n’est pas immédiate, la mezzo-soprano brûle les planches. Vannina Santoni n’en semble par comparaison que plus vulnérable. Les écarts du « Come scoglio » obligent à jongler avec les registres. L’exercice est surmonté sans accroc. Au grave moins naturel, on préfère cependant l’aigu filé avec délicatesse, les notes longues sur le souffle, pures comme ce cœur pris au piège de ses sentiments. « Per pietà », concerto pour soprano et cor (qui, ô bonheur, ne dérape pas quand trop d’interprétations sur instruments anciens l’ont fait torture pour l’auditeur et pour le corniste !), précise le trait, faisant coïncider le portrait de la jeune fille avec l’image que l’on en a.
Alexandre Duhamel (Guglielmo), Carine Séchaye (Dorabella), Vannina Santoni (Fiordiligi), Sébastien Droy (Ferrando) © François Berthon
Fiordiligi sensible, Dorabella sensuelle, Guglielmo jouisseur, Ferrando réfléchi : les cartes sont distribuées, la comédie peut commencer. Mais est-ce une comédie ? Dans une maison de famille à la campagne – « au bord du lac de Côme » propose le dramaturge Bernard Pico sans qu’aucun indice visuel ne vienne étayer sa proposition – vit une jeunesse dorée qui « a le temps de prendre le temps de jouer au jeu du théâtre, de l’amour et de la vanité ». Le dispositif sur lequel s’appuie la mise en scène de Gilles Bouillon est aussi simple qu’efficace : une seule pièce ; salle de billard, salon, jardin… Les meubles et accessoires qui l’occupent créent la fonction. Au fond, une vaste fenêtre ouvre sur l’extérieur : mer, campagne, c’est selon. Devant cette fenêtre, une petite scène, théâtre dans le théâtre, sur laquelle Guglielmo triomphant – un peu vite – fera de « Donne mie, la fate a tanti » un numéro de music-hall. L’ameublement, les issues multiples, les nombreux domestiques suggèrent une vaste demeure cossue tandis que les costumes penchent vers les années 1960 – jupes tulipe, couleurs psychédéliques. Dans ce cadre dilettante, Don Alfonso, un vieil ami de la famille, va pouvoir se livrer à une des démonstrations les plus machistes du répertoire : prouver que les femmes sont toutes les mêmes, inconstantes, volages, légères.
Franck Leguerinel est ce Don Alfonso machiavélique dont le baryton allège un rôle habituellement dévolu à des voix plus sombres. Pas d’airs, mais dans le trio du 2e acte, la phrase qui donne son titre à l’opéra. Le cynisme l’emporte sur la noblesse, l’expérience sur la jeunesse, le théâtre sur le chant. Sa complice, Despina, est taillée dans le même bois. Soprano de caractère, Catherine Dune contrefait le notaire et le médecin avec une habileté remarquable. La soubrette a laissé son tablier en coulisse. Vocalement, la voix, large, n’est pas gazouillis acide et scéniquement, il y a du Merteuil et du Valmont dans le couple qu’elle forme avec le philosophe. Leur liaison est dangereuse, l’histoire le prouvera. Sa conclusion est citée musicalement dès l’ouverture – cinq notes, do, la, fa, sol, la : « Così fan tutte ». A partir de ce constat implacable, Jean-Yves Ossonce déroule le fil orchestral avec une science déjà appréciée les saisons précédentes dans d’autres répertoires. Loin des verdeurs et des bousculades baroques, son Mozart possède un classicisme souverain. L’Orchestre Symphonique Région Centre-Tours n’est que rondeur, transparence et précision. Les chœurs dans Così ne sont pas sollicités outre-mesure mais ils font bien le peu qu’ils ont à faire. Affecté au continuo, leur chef, Emmanuel Trenque, a rejoint la fosse. L’éloquence et l’humour qu’il démontre sont deux de ces éléments qui, mis ensemble, forment le tout nécessaire à l’ouvrage.