Erl est à Bayreuth ce que le TNP de Jean Vilar était à la Comédie Française. Les moyens ne sont pas les mêmes, ni financièrement ni techniquement : une scène d’assez petites dimensions, sans dégagements ni cintres, située devant l’orchestre étagé en gradins, des décors réduits à quelques éléments, et des éclairages indigents. De quoi est donc fait le succès d’Erl qui joue à guichet fermé ? D’une programmation à 80 % wagnérienne, surtout d’un travail musical sans faille, et d’une troupe d’une rare cohésion, habituée pour la majorité à chanter ensemble depuis des années sous la direction de Gustav Kuhn.
Celui-ci a déjà présenté La Tétralogie à Erl en 2003 et 2004 (captations vidéo, édition Col Legno). Dix ans après, la distribution est bien sûr entièrement renouvelée. En revanche, la production est une simple reprise de celle de 2003, avec quelques petits changements de mobilier et de costumes : l’esprit général est le même, mais a sérieusement vieilli. On pense à ce que pourrait faire avec les mêmes moyens un jeune metteur en scène… Car on peut être un peu dérouté, là où une version de concert eut été parfaite, par des choix esthétiques au demeurant trop kitchs.
Ainsi, au début de L’Or du Rhin, les dieux sirotent leur apéro dans du mobilier années 50, faisant penser à ceux de La Belle Hélène de Laurent Pelly : même mobilier de jardin, même désinvolture feinte. Mais les dieux d’aujourd’hui sont ceux du sport : Froh en golfeur genre Jerry Lewis, casquette rouge, pantalon à carreaux écossais, baskets blanches, fait un trou en un ; Donner en lanceur de marteau tout gringalet, mais multi-médaillé (qu’il porte fièrement sur sa poitrine), fait tournoyer et retomber son boulet en acier fortement au sol en parfait synchronisme avec l’orchestre ; quant aux géants Fafner et Fasolt, ce sont deux sportifs à gonflette, l’un joueur de football américain, l’autre de hockey sur glace.
L’Or du Rhin, Franz Hawlata, Joo-Anne Bitter et Andrea Silvestrelli © Photo Tiroler Festspiele Erl / APA Fotoservice / Franz Neumayr
Ce parti pris se continue un peu dans la Walkyrie, où Hunding et Fricka sont en combinaison de motard, cuir noir et casque intégral pour le premier, cuir rouge pour la seconde. Quant aux Walkyries, ce sont des vélos qu’elles chevauchent. Ces choix esthétiques se diluent au fil de l’action, pour ne revenir que lors du Crépuscule où l’on retrouve le mobilier années 50. La partie scénique a le grand intérêt d’être d’une clarté exemplaire ; en revanche, elle distrait par son caractère trop anecdotique, et par le fait que le jeu des chanteurs a parfois du mal à s’intégrer à la partition. .
La Salle de la Passion, où est présenté ce Ring, est toujours utilisée en raison de son nombre important de sièges, alors que le nouvel auditorium, beaucoup moins grand, est réservé aux opéras non wagnériens, aux œuvres orchestrales ou aux récitals. Outre la possibilité de voir la Tétralogie en deux week-ends, ou sur trois jours, ce qui est devenu tout à fait rare*, on retient surtout l’élan et la ferveur musicale de l’ensemble, qui sont exceptionnels, et que viennent retrouver ici les spectateurs très attentifs. On apprécie la grande clarté des pupitres, avec parfois une espèce de retenue, qui traduit comme une peur des excès orchestraux, mais qui n’empêchent pas des moments magnifiques, comme la fin du 2e acte de la Walkyrie, ou l’extrême fin du Crépuscule, où l’orchestre tout entier semble se libérer.
Les personnages n’ont pas toujours les même interprètes, ce qui, dans une série rapprochée de représentations, n’est pas sans créer une petite gêne. Si, globalement, les voix sont plutôt bien assorties, il peut arriver que certaines soient parfois un peu trop similaires, comme celles de Siegfried et de Mime. Les « distributions maison » sont d’une qualité générale plutôt au-dessus de la moyenne, mais certains chanteurs se distinguent tout particulièrement : Hermine Haselböck, magnifique Fricka, a énormément évolué depuis sa Brangäne de 2012, sa voix a gagné en homogénéité et en rondeur, et elle est humainement et scéniquement une excellente comédienne, avec beaucoup de présence. Johannes Chum, chaussé et cravaté de rouge, est un exceptionnel Loge, à la voix claire et puissante, et au jeu plein d’autorité. Autre chanteur exceptionnel, Thomas Gazheli est confondant de puissance en Alberich puis en Wanderer, après avoir été auparavant un Amfortas tout aussi grandiose de force vocale et d’intelligence du texte. Michael Kupfer, dont on avait tant apprécié les superbes Kurwenal, Wolfram et Klingsor, paraît peut-être moins à l’aise en Wotan de l’Or du Rhin, un rien prudent, mais se rattrape largement en Gunther. L’autre Wotan, Vladimir Baykov, est certainement vocalement plus puissant, mais a en même temps moins de finesse et d’humanité. Deux Siegfried se partagent la vedette, Michael Baba dans Siegfried, Gianluca Zampieri dans Le Crépuscule, dans des genres très différents : le premier joue un Siegfried non sorti de l’enfance dont il a gardé le nounours, ce qui évidemment est en contradiction avec sa haute stature et sa voix puissante ; le second, également habitué à Erl des premiers rôles wagnériens, joue d’une voix forte et assurée, en même temps que d’une grande musicalité (on avait beaucoup apprécié son Tristan) ; calme, rêveur, déphasé en quelque sorte d’une autre manière, c’est d’une manière plutôt fataliste qu’il va vers son assassinat final. Véritable vedette maison, Mona Somm est une exceptionnelle Brünnhilde dans La Walkyrie et Le Crépuscule, rejoignant ses tout aussi remarquables Kundry et Vénus des années précédentes ; ses qualités, mêlant égalité vocale, musicalité et éclat, sont particulièrement adaptées au personnage et à son évolution. Mais l’autre Brunhilde, dans Siegfried, Nancy Weißbach, n’a pas démérité pour autant. Enfin, une mention particulière pour Anne Schuldt (Waltraute), dont le duo avec Brünnhilde a été vraiment remarquable.
* Pour les courageux, cycle complet donné en un week-end (L’Or du Rhin 1er août 2014 19 h, La Walkyrie 2 août 17 h, Siegfried, 2 août 23 h, Le Crépuscule 3 août 11 h)
Reprise en 2015 du 30 juillet au 2 août sur 4 journées consécutives.