Dernière œuvre au programme de ce Festival Donizetti 2024, Don Pasquale, spectacle présenté comme une nouvelle production de la Fondation Donizetti que les spectateurs dijonnais ont pu découvrir en mai 2022. Le transfert lui a-t-il été nuisible? Les interprètes différents ont-ils moins réussi leur emploi ?
L’œuvre, définie « buffa », c’est-à-dire comique, a pour ressort la défaite finale de celui qui semble le plus fort. C’est le renversement de situation, l’équivalent d’une chute, qui créera l’amusement. L’homme riche qui prétendait régenter la vie d’autrui et se flattait de sa virilité sera humilié et abandonnera finalement ses prétentions inadéquates pour profiter d’une vieillesse sans soucis, cessant ainsi d’être la dupe dont on rit.
Chez Don Pasquale, c’est la crise. Ce célibataire endurci est en conflit avec son neveu parce que celui-ci refuse d’épouser la femme « noble, riche et belle » qu’il lui a trouvée. Dans son entêtement il imagine un chantage : ou son neveu cède, ou il le déshérite et se marie lui-même. Après tout, à soixante-dix ans, sa vigueur génésique est intacte ! C’est ce qu’il pense de lui-même. Pour que cette vanité soit source de comique, il faut que le discours d’autosatisfaction soit démenti par l’aspect du personnage. Autrement dit, plus l’apparence sera décatie, plus on s’amusera du décalage.
Or, dans le spectacle qui nous est proposé, rien n’est fait pour que l’interprète de Don Pasquale ait l’air d’un vieillard aux prétentions ridicules. Roberto de Candia, en pleine force de l’âge, en est bien loin ! On ne niera pas qu’aujourd’hui on porte probablement beaucoup mieux sept décennies qu’à l’époque de la création. Mais à représenter Don Pasquale comme un septuagénaire actuel, qui prend soin de son corps et pratique l’exercice physique, même peu, même mal, ses déclarations relatives à ses prouesses sexuelles ne perdent-elles pas leur comique de vantardises suspectes ?
Cette faiblesse – pour nous – dans la conception du spectacle n’est pas rachetée par des facilités ou des complaisances peu élégantes. Sofronia/Norina soufflette Don Pasquale, au troisième acte, comme prévu, mais au deuxième elle le menace en ces termes : « sapro, se tu mi stuzzichi, le mani adoperar », soit : je saurai, si tu m’irrites, user de mes mains. Et à la parole a été joint un geste qu’on pourrait décrire par une périphrase mais on ira droit au but, la main de l’interprète s’est portée sur les c… de Don Pasquale. Ce jeu de scène était-il original ? A-t-il été ajouté, comme le seront quelques répliques en bergamasque quand la villa est envahie au troisième acte par la foule qui semble s’inviter à une fête ?
D’autres choix nous laissent perplexe : faire de Norina une sdf qui vit dans sa voiture, cela enrichit-il le personnage, cela contribue-t-il à la drôlerie de l’œuvre ? Répéter le gag de la panne, est-ce amusant ? Si Don Pasquale s’habille sans recherche spéciale qui révèlerait un goût suranné, est-il drôle ? Que le bosquet du rendez-vous nocturne se transforme en espace dédié aux poubelles, est-ce comique ? On se prend à se demander si Amélie Niermeyer, à la mise en scène, et Maria-Alice Bara aux costumes ne doutaient pas de la drôlerie des situations prévues si elle avaient respecté l’époque de la création, à laquelle Donizetti tenait tant, parce que l’intrigue résonnait directement avec la société de son temps. Du reste, un entretien publié dans le livret de salle permet de comprendre que dans l’entreprise de réaliser cette mise en scène Amélie Niermeyer s’intéressait surtout au personnage de Norina. A la fin, elle la montre s’éloignant seule dans sa voiture, « dépassant les limites de genre avec ouverture et liberté ».
A la déception liée au spectacle s’ajoute celle d’une distribution inégale. Roberto de Candia est l’interprète fiable que l’on connaît, et il nous semble que la vision du personnage proposé a pénalisé son goût pour la composition théâtrale. Il semble avoir encore amélioré sa volubilité car son duo en chant sillabato avec Malatesta a toute la rapidité et la fluidité qu’on peut souhaiter. La performance n’est pas moindre pour Dario Sogos, élève de l’Atelier Donizetti, mais sa présence scénique devra s’affirmer, dans des contextes plus favorables pour lui. Le personnage nous a semblé manquer d’envergure, peut-être parce que nous avons l’habitude d’interprètes plus âgés.
L’autre élève de l’Atelier, la soprano Giulia Mazzola – a-t-elle un lien avec Denia Mazzola, la veuve du bergamasque Gavazzeni ? – se donne à fond à ce personnage de jeune femme que la vie n’a pas gâtée et qui savoure la mystification comme une revanche. L’interprétation vocale est bonne et la voix, sans paraître d’exception, est fort joliment employée et déployée. Peut-être fatigué, Javier Camarena chante avec goût mais d’abord les sonorités nasales sont importunes, ensuite, peut-être parce que le spectacle ne nous convainc pas, il nous semble « faire le job » sans flamme particulièrement communicative jusqu’à la romance du dernier acte, vibrante comme il faut, avec un accompagnement de mariachis. Bonne prestation de la trompette solo, au deuxième acte, mais l’installer au milieu du plateau prive la scène d’une partie du charme lorsque le son est perçu sans qu’on en distingue immédiatement l’origine.
L’unique intervention du chœur est sans bavure. Il n’y en a pas non plus à l’orchestre, mais le chef Iván Lopez-Reynoso n’est pas parvenu, selon un avis largement partagé autour de nous, à trouver le juste équilibre entre la fosse et le plateau. Souvent la sonorité de l’orchestre a été perçue comme lourde et trop forte. Cela n’a pas contribué à racheter la déception.