Bien malin, et très érudit, celui qui pourra faire le lien entre le thème de l’édition 2011 du Festival d’Herrenchiemsee – « Hommage à Louis II de Bavière, retour vers le futur » – et le programme de son concert de clôture : la Messe Solennelle de Sainte-Cécile. En toute logique, on attendait Wagner et on nous sert Gounod. Enoch zu Guttenberg, le directeur de la manifestation bavaroise, n’aime rien tant que dérouter. La raison de ce choix ? La date de composition de cette messe – 1855 – contemporaine de Louis II (1845-1886) et une lettre du Roi de Bavière qui, après avoir écouté cette œuvre précisément, écrivait combien il appréciait le compositeur français.
Déroutant, Enoch zu Guttenberg l’est tout autant par la manière dont il dirige la Messe de Sainte Cécile. D’un coup de baguette spectaculaire, le chef d’orchestre bouscule l’image d’un Gounod sulpicien et fait gronder la partition comme un requiem. Interprétation grandiose, iconoclaste, impérieuse qui serait discutable si elle ne résistait à la durée et l’architecture d’une œuvre soulevée en son centre par le Credo. L’exultation du « Resurrexit » est d’ailleurs prétexte à un déchainement choral et orchestral qui voit le maestro lancer du poing les coups de cymbales tel Zeus la foudre. On aurait pu craindre qu’une fois passé ce Credo jupitérien, la tension retombe et que la fin de l’ouvrage, moins démonstrative, tire en longueur. Mais non. Jusqu’à la dernière mesure, on reste captivé par une direction aussi inspirée que musculeuse. Si l’osmose entre les trois solistes est totale, si les sonorités de l’Orchestra KlangVerwaltung et du Chorgemeinschaft Neubeuern sont admirables, les cordes surtout, Enoch zu Guttenberg ne se contente pas de faire du son pour du son. Il propose une vision, il ouvre des horizons. La Messe de Sainte Cécile nous semblait valoir par sa sincérité mélodique et voilà que nous portons sur elle une oreille nouvelle. Ni pompeuse, ni pompière mais monumentale.
Une autre caractéristique de l’art d’Enoch zu Guttenberg est la façon dont il parvient à tirer le meilleur de ses interprètes. L’Orchestra KlangVerwaltung, qu’il a fondé et formé, les chœurs et aussi Katharina Persicke, jeune soprano délicatement flûté qui ne peut dissimuler son manque d’assurance et que le chef, à force d’attention, sauve de la noyade dans les versets du Benedictus. L’effort est moins apparent pour les deux autres solistes. Shadi Torbey, n’a que peu d’occasions d’exposer les ressources d’une voix qui, les quelques fois où elle est sollicitée, répond à l’appel et Jörg Dürmüller a déjà pas mal roulé sa bosse dans le répertoire sacré, ce que confirme un Sanctus dont on apprécie le souffle et l’égalité.
En première partie, le Chant du destin et La Rhapsodie pour Alto de Brahms sont exprimés avec la même grandeur tragique que La messe de Sainte Cecile. Et déjà l’on admire comment la baguette d’Enoch zu Guttenberg transforme en or tout ce qu’elle touche, quand courbé – presque agenouillé – devant Hilke Andersen, le chef d’orchestre fait de la cantatrice, dont le chant n’offre a priori rien de transcendant, une source vive d’émotions. Magique et magistral.
Christophe Rizoud