Construite en 1898 au cœur du Palais de Béhague, aujourd’hui siège de l’Ambassade de Roumanie à Paris, la Salle Byzantine est un de ces théâtres privés qu’à la Belle Epoque s’offrait comme un caprice une noblesse en quête de distractions particulières. Son originalité repose, ainsi que son nom l’indique, sur son style néo-byzantin et sur un volume imposant, quasi cubique (13 x 14 x 12 m de hauteur). Coiffée d’une coupole à oculus, bordée de tribunes et de loggias tel un atrium, cette folie symboliste s’était au fil du temps langoureusement assoupie. Aujourd’hui, l’Ambassade de Roumanie en France et l’Institut Culturel Roumain cherchent à réunir les moyens nécessaires pour réveiller la belle endormie. Avec un nom enchanteur et une programmation prestigieuse, les nuits baroques au Palais de Behague font partie de ces initiatives qui veulent redonner à la Salle Byzantine son lustre d’antan.
La deuxième édition ne déroge pas à la première qui avait vu Montserrat Figuerras et Jordi Savall offrir leur ultime concert parisien. Le nom de Ruxandra Donose en ouverture d’un festival qui a pour thème « Passions, voix féminine » est déjà porteur de promesses. Applaudie le mois dernier dans Farnace mis en scène par Lucinda Childs à l’Opéra National du Rhin, la mezzo-soprano roumaine fait désormais partie des voix qui comptent, dans le répertoire baroque mais pas seulement. Les deux extraits d’Orphée proposés en fin de récital invoquent les mânes de Pauline Viardot pour laquelle Berlioz adapta la partition de Gluck. Et le chant de Ruxandra Donose se coule sans mal dans ce moule glorieux. La voix a de l’ampleur et de la longueur. Surtout elle possède la bravoure nécessaire pour affronter les élans héroïques d’« Amour, renais à mon âme » ainsi qu’à nu, la périlleuse cadence qui conclut l’air d’Orphée. Le français est chanté sans accent. La vocalise, si elle est nette, pourrait encore être plus finement tracée. Mais ce n’est pas tant la pyrotechnie qui retient l’attention que la chair même de la voix et l’intensité de l’expression. Deux qualités qui tiennent auparavant en haleine jusqu’à envoûter.
« Cessate omai cessate » flatte à l’excès un registre grave qui peut sembler manquer de naturel. Dans cette cantate composée aux alentours de 1740 par Antonio Vivaldi, Ruxandra Donose prend le contrepied d’Andreas Scholl ou de Sara Mingardo : ni angélique ou hédoniste mais résolument dramatique. Tout comme dans les deux extraits de Farnace, déjà entendus sur scène et au disque, ou après l’entracte, dans un « Tu fedel, tu constante » plus italien que de raison, la cantatrice sait charger d’intention la moindre note. Sauf que dans ces dernières partitions, la voix se situe davantage dans sa zone de confort. Le son peut alors jaillir chatoyant et coloré, mais toujours contrôlé, avec une chaleur naturelle qui n’est pas sans rappeler dans un autre registre celui d’une illustre compatriote : Angela Gheorghiu. La nature du timbre, velouté, non pas lisse mais au contraire comme cannelé, est particulièrement flattée le temps d’un « cara speme » offert en bis. Là, on apprécie une nouvelle fois le pouvoir expressif du chant et la conduite du souffle.
Les dimensions réduites de l’Ensemble Pulcinella n’offrent pas toujours à cette voix le faste qu’elle pourrait assumer. A défaut d’abondance, les instrumentistes réunis autour de Ruxandra Donose (dont la violoncelliste Ophélie Gaillard et la violoniste Florence Malgoire) sous la direction de George Petrou font preuve de cohésion et de conviction. Ce n’est peut-être pas Byzance mais c’est assez pour enchanter.
Le lendemain, une autre chanteuse roumaine au nom célèbre, et au prénom d’impératrice de Byzance, triomphait à son tour dans la fameuse salle byzantine : Teodora Gheorghiu, connue surtout du public grâce à un disque récent. Mais pour ce concert, la soprano semble avoir eu à coeur de se présenter sous un jour aussi différent que possible. Alors que le récital enregistré avec Christophe Rousset mettait en avant sa virtuosité dans des airs d’opéra italien, c’est ici l’expressivité qui est privilégiée, et dans un répertoire essentiellement allemand. Deux cantates profanes de Telemann et quelques-uns des Deutsche Arien de Haendel nous montrent de Teodora Gheorghiu un aspect que le disque laissait à peine pressentir : loin de l’extrême sophistication des Jomelli et autres compositeurs d’opéra séria, on la découvre ici parfaitement à l’aise dans le comique de « Der Weiber-Orden », sur un texte qui fait l’éloge des baisers au goût de lard et de choucroute, au son des vigoureux accents de danses paysannes, ou dans la douceur mi-attendrie mi-narquoise d’une berceuse où le bébé-pourceau qui couinerait trop est menacé de coups. « Der Melancholicus » reflète les sautes d’humeur d’un tempérament saturnien, et Teodora Gheorghiu exprime à merveille le désarroi du personnage qu’elle incarne, partagé entre la volonté de joie et le désir de mort. Dans ces lieder avant la lettre que sont les Deutschen Arien de Haendel, la soprano retrouve ce merveilleux sourire dans la voix qu’avait la grande Rita Streich, que son timbre n’est pas sans rappeler à plusieurs reprises.
Après un concerto de Vivaldi qui maintient l’auditoire captivé, littéralement sous le charme des sonorités chaudes du violoncelle d’Ophélie Gaillard, Teodora Gheorghiu revient au domaine italien, mais non à l’opéra, puisque c’est vers le répertoire sacré qu’elle se tourne, avec un motet qui lui permet, surtout dans l’Alleluia conclusif, un peu de ces acrobaties dont on a voulu faire sa carte de visite. Très chaleureusement applaudie par un public enthousiaste, la soprano cède finalement à la tentation de l’opéra pour un bis qui évite pourtant toute virtuosité gratuite : le célébrissime « Lascia ch’io pianga » de Rinaldo est interprété avec une sobre intensité. Qu’on se le dise désormais, l’autre Gheorghiu n’est pas qu’une machine à contre-ut !