De mémoire de mélomane Bruxellois, le Dichterliebe a été défendu à La Monnaie, au cours des dix dernières années, par trois des barytons les plus fascinants de notre temps : Simon Keenlyside, Peter Mattei, Thomas Allen. Avoir aujourd’hui Gerald Finley, c’est un peu comme une apothéose. Comme si on tentait de nous prouver que tout n’avait pas encore été dit par les trois colosses précités. S’il y a dans l’art de Keenlyside une ferveur hallucinée. Si on acte que la voix de Mattei est, plastiquement, ce qu’il y a de plus merveilleux sur terre. Si devant le métier d’Allen il ne convient que de se prosterner, Finley, lui, est une sorte de point de rencontre de toutes ces qualités et bien d’autres encore.
Mais ne précipitons pas les choses. Il convient de rendre hommage au plus formidable des accompagnateurs contemporains. Julius Drake s’installe à son piano comme l’ivrogne prend amarre au zinc de son bar préféré. Il a l’assurance de ceux qui ne se posent pas de question et la morgue du chirurgien qui sait où la lame va trancher. Et c’est effectivement en esthète, en poète, en athlète qu’il promène son comparse, autoritairement, comme imposant au métronome sa propre valeur temporelle. Tout chez lui fascine : cette propreté, ce soin, cette résolution apoplectique, l’absolue ferveur qu’il impose à Aus Alten Marchen Winkt Es qui, ici, prend la forme d’un prêche exubérant et la volonté d’offrir à Ives ses teintes marbrées de fond de fumoir.
Finley et son grain de voix si viril s’abandonnent aux œuvres, il est l’antithèse d’un Gerhaher, sorcier du mot, intellectuel rigoureux, janséniste de la double croche. Chez lui tout est instinct, ainsi se sent-on guidé dans le Dichterliebe comme par un étudiant passionné qui improviserait son discours au gré des monuments que sa route croise. Et cet instinct de Finley, comme celui d’un Wunderlich, offre aux œuvres un regard d’une nouveauté bouleversante. Son Dichterliebe est à la fois viril et déterminé, à ce point déterminé que Drake enchaîne un lied alors que le précédent résonne encore. Poursuivre son périple avec Grieg m’aura semblé difficile tant, malgré l’entracte, ce Schumann parfait continuait d’irradier. C’est avec Ives et avec Barber qu’on retrouve son souffle. Le premier dont Drake et Finley soulignent l’exquise ingéniosité et ce sens aigu du croquis d’ambiance. Le second fascine moins dans son imaginaire prosaïque mais les trois mélodies d’après Joyce ponctuent le programme de manière opportune. Ni plus ni moins. Peut-être en voudra-t-on légèrement à Finley d’avoir posé le gâteau sur la cerise en nous offrant d’entrée ce Dichterliebe d’anthologie. Les apothéoses ont des lendemains difficiles.