Donné pour la dernière fois à l’Opéra national de Paris il y a plus de vingt ans, Ariodante revient enfin au Palais Garnier, dans une nouvelle mise en scène de Robert Carsen. Patatras ! Quelques heures avant la première, les spectateurs sont prévenus que « en raison d’un mouvement de grève national et interprofessionnel », la soirée sera donnée en version de concert. C’est donc face à grand mur vert rappelant l’Écosse, orchestre en fosse, chanteurs sur scène et en costumes, que nous découvrons cette nouvelle production.
Que diable Alexander Neef a-t-il choisi Harry Bicket et son English Concert, interprètes de lénifiantes intégrales haendéliennes au disque, comme en témoignent les récentes Rodelinda ou Resurrezione ? Très soignée, mais bien trop uniforme en termes de nuances, de puissance et de rythme, la battue du chef anglais semble ce soir incapable de donner vie à ces trois heures d’opera seria. Malgré une ouverture de belle tenue et une fin de 2e acte plus habitée, la sauce ne semble jamais réellement prendre, comme en témoignent d’interminables musiques de ballet ou des récitatifs accompagnés sans vie.
Emily D’Angelo, androgyne à souhait et portant le travesti à merveille, plonge dans le rôle-titre avec des moyens impressionnants : timbre rayonnant, projection et agilité spectaculaires. Plus encore, le souffle semble infini, lui permet de longues phrases legato (quel « Scherza infida » !) et des cadences ébouriffantes. Un peu réservée à son arrivée sur scène (« Tu, preparati a morire » pourrait être plus percutant), elle emporte définitivement la partie par la suite, avec notamment un « Dopo notte » final déconcertant de facilité. Emily D’Angelo pourra sans doute encore approfondir le personnage dans un environnement musical plus stimulant, mais que de promesses pour une prise de rôle !
Le reste de la distribution, sans démériter, est un cran en dessous. En Ginevra, la soprano ukrainienne Olga Kulchynska peine à trouver ses marques dans l’agilité du personnage au 1er acte. On la retrouve en revanche à son meilleur en 2e partie, très émouvante dans la longue plainte, chantée pianissimo, « Il mio crudel martoro ». La Dalinda de Tamara Banjesevic manque un peu de légèreté et de brillance dans les coloratures, se révélant toutefois plus touchante dans la plainte et dans son duo final avec Lucarnio. Comme à son habitude, Christophe Dumaux habite le rôle de Polinesso avec un bel abattage, dans le plus parfait style haendélien que l’on puisse rêver. Le contre-ténor est malheureusement un peu gêné par le tempo bien trop lent de ces arias. Malgré un timbre enchanteur, Eric Ferring ne vient pas totalement à bout des terrifiantes vocalises du rôle de Lurcanio. Matthew Brook incarne enfin un Roi d’Ecosse d’une belle noblesse, aux graves puissamment projetés.
Au cours des prochaines représentations, la mise en scène de Robert Carsen arrivera-t-elle à insuffler l’énergie et le dramatisme qui manquaient ce soir à cet Ariodante ?