Quelques jours seulement après Paris, les équipes de Cecilia Bartoli parties pour une large tournée européenne, faisaient escale à Liège pour une représentation unique de la Clemenza di Tito.
Evitant pour une fois l’étape de Bozar à Bruxelles (faute semble-t-il d’avoir trouvé un accord financier…) où la mezzo-star a pourtant ses habitudes et son public depuis de nombreuses années, la voici avec toute sa troupe, orchestre et chœurs compris, pour une soirée exceptionnelle à l’opéra de Liège. Salle comble, effervescence des grands soirs, la tension est palpable au sein du public qui n’a pas si souvent l’occasion d’entendre La Bartoli…
Le programme avait prévenu, l’œuvre ne sera pas mise en scène. Un effort louable a néanmoins été fourni pour une mise en espace un peu élaborée. Un décor par projections occupe tout le fond de scène, fait de gravures anciennes, des vues de la Rome antique, représentant tantôt une place publique, tantôt un intérieur de palais romain, tantôt les escaliers monumentaux d’un temple, (mais pas l’incendie de Rome qu’il aurait pourtant été facile d’inclure dans les projections…) le tout dans une esthétique de livre illustré pour adolescent (au mieux) ou de chromo Liebig (au pire).
Orchestre, chœur et solistes sont placés sur le même niveau ce qui crée une grande proximité entre eux et favorise les interactions. Les chanteurs entrent et sortent selon qu’ils ont ou non une partie à chanter, mais les airs ne sont pas adressés à ceux qui – dans la logique du livret – devraient les recevoir, puisque dès qu’un chanteur a fini sa partie, il disparaît de la scène, même si son comparse continue à lui parler. C’est bien dommage, cela coupe l’intensité émotionnelle, et cela réduit l’œuvre à une suite de numéros vocaux au détriment de la logique et de la cohérence dramatique.
Cecilia Bartoli (Sesto)© ORW-Liège – J. Berger
Comme à son habitude, Cecilia Bartoli, l’instigatrice de cette production, s’est entourée de solides partenaires :
Les Musiciens du Prince-Monaco, son orchestre attitré en quelque sorte, celui qui l’accompagne dans la plupart de ses récitals depuis quelques années et qu’elle a largement contribué à établir sur la scène internationale, nous a paru bien terne ce lundi soir. Cordes imprécises (tant dans les attaques que dans l’intonation) au son inutilement âpre, continuo très encombrant, constitué d’un pianoforte et d’un violoncelle particulièrement peu inspirés dans leurs ornementations et improvisations, il est apparu dès le début du premier acte que la qualité globale de la représentation ne serait pas parfaite. Seules les interventions solistes des vents – nous y reviendrons – étaient à la hauteur des attentes. Les tempi choisis par le chef (Gianluca Capuano), particulièrement pressés, ne parvenaient pas à masquer une absence de couleur instrumentale, pourtant si précieuse chez le Mozart des dernières années.
Est-il encore utile de dire tout le bien qu’on pense de Madame Bartoli ? Oui, parce qu’elle le mérite, et que c’est finalement sur sa prestation à elle que repose tout le succès de la soirée.
Avec les années, la voix ne perd rien de ses exceptionnelles qualités, tant en ce qui concerne la virtuosité – ses vocalises sont parfaites – qu’en ce qui concerne la diversité des couleurs ou l’homogénéité de la voix dans tous les registres. Ajoutons encore son exceptionnelle aisance sur la scène – ses talents d’actrice et le plaisir qu’elle y prend sont visibles – et ses qualités de très fine musicienne, qui décèle, intègre et rend lisible pour le public toutes les subtilités de l’écriture mozartienne. Chapeau bas pour cette artiste exceptionnelle qui aura marqué sa génération. Il faut dire aussi qu’elle a le sens du spectacle : l’idée de chanter l’air « Parto parto » face à face avec l’excellent clarinettiste Francesco Spendolini (alors que l’air s‘adresse en fait à Vitellia…) est une véritable trouvaille qui leur permet une parfaite unité d’intention et une réalisation idéale, des moments très émouvants que le public salue d’une très longue ovation. Le même dispositif prévaudra au second acte pour l’air de Vitellia accompagné cette fois du cor de basset, tout aussi spectaculaire mais moins réussi vocalement.
Mais qu’en est-il des autres voix ? En dehors de Lea Desandre, absolument parfaite dans le rôle somme toute modeste de Annio, auquel elle donne beaucoup de présence, et de Peter Kàlmàn dans celui encore moins important de Publio, belle voix grave parfaitement calibrée pour le rôle, les autres membres de la distribution laissent le spectateur sur sa faim.
Comment paraître impérial lorsqu’on chante tout le rôle le nez rivé sur sa tablette. Comment créer l’émotion et le contact avec le public, comment faire passer les différents sentiments qui animent Titus, la confiance puis la colère, la déception puis la magnanimité, et tout au long de l’œuvre, l’indécision si on ne parvient pas à se détacher du texte. Et qu’est-ce qui justifie, chez un chanteur du calibre de John Osborn (on se souvient de sa prestation en Raoul de Nangis dans les Huguenots il y a quelques années à la Monnaie), alors que même les chœurs chantent tout de mémoire, une telle insécurité ? Aurait-il rejoint la production en dernière minute en remplacement d’un autre ténor ? Rien ne semble l’indiquer. Certes, la voix est puissante, le timbre est noble, mais une telle absence de communication avec le public laisse planer une ombre au tableau : sa prestation ne dégage ni poésie ni conviction.
Nous n’avons pas non plus été entièrement séduit par la prestation d’Alexandra Marcellier (Vitellia). Ce n’est pas la technique vocale, très sure, qui est en cause ici, mais plutôt la couleur assez dure de la voix, qui fait irrésistiblement penser à du nylon frotté sur de la soie, et la précision de l’intonation, qui laisse à désirer. Citons enfin Mélissa Petit qui tient le rôle de Servilia : la voix est agréable et souple, sans grand caractère cependant, mais le rôle ne se prête guère à des feux d’artifice.
Au final, le public très satisfait obtiendra que soit bissé dans l’enthousiasme le chœur qui termine la pièce et ressortira enchanté de sa soirée, n’est-ce pas là le principal ?