Cette nouvelle production de l’Opéra de Paris pour Giulio Cesare, très attendue, succède à celle, certes pas toujours parfaite, mais plutôt efficace et même ludique de Nicholas Hytner, datant de 1987, qui fut d’ailleurs reprise deux fois sous l’ère Gall, en 1997 et en 2002, cette dernière avec Marc Minkowski à la tête des Musiciens du Louvre. De surcroît, Laurent Pelly a construit sa mise en scène autour de la personnalité très médiatisée de Natalie Dessay, la « soprano préférée des Français » qui chante pour la première fois sur scène le rôle de Cléopâtre.
Malgré le succès rencontré avec ses précédentes mises en scène, il est vrai dans un registre parfois plus léger : Platée, La Belle Hélène, La Grande Duchesse de Gerolstein, l’Elixir d’Amour, il faut bien reconnaître que le résultat est cette fois décevant. Le « système Pelly » ne fonctionne pas avec cet opéra complexe et contrasté – un des plus grands de Haendel – qui, comme tous les chefs-d’œuvre, résiste à un traitement trop réducteur.
L’idée de situer l’action dans un musée n’est pas nouvelle, Robert Carsen s’y était risqué avec plus ou moins de bonheur pour Armide de Lully au TCE. Certes, les personnages historiques et les œuvres d’art nous interpellent, certes ils nous renvoient comme un miroir à notre identité contemporaine, face aux gloires du passé. Pelly ne va cependant pas jusqu’au bout de son propos, il s’essoufle dans la surcharge et la répétition, et finit par se prendre les pieds dans le tapis. Et Dieu sait s’il y en a, des tapis, dans ce bric-à-brac muséal teinté d’orientalisme, y compris celui dans lequel Cléopâtre est « livrée » à César à la fin. Chez Mankiewicz, c’était au début, mais qu’importe. Très vite, tout cela se délite, s’enlise pour finir par lasser et engendrer un certain ennui.
Côté fosse, on retrouve un peu le même problème et il est clair que les langueurs crépusculaires d’Orlando, il y a peu au TCE, conviennent mieux aux qualités de chambriste et d’orfèvre d’Emmanuelle Haïm que ce bouillonnant « théâtre des passions » qu’est Giulio Cesare. Sa direction trop égale confine souvent à la monotonie, même si les sons qu’elle tire de l’orchestre sont plutôt charmeurs, voire capiteux. Elle réussit mieux dans l’élégie, mais manque de punch dans les pages plus dramatiques de la partition. Il est clair que la conception de Minkowski en 2002 était autrement plus vivante, dynamique, et théâtrale.
Pris dans un tel étau, les interprètes ont quelque peine à faire exister leur personnage.
Incontestablement, c’est Isabel Leonard – Sesto – et Varduhi Abrahamyan – Cornelia – qui, ce soir-là, tirent leur épingle du jeu. L’une, Leonard, pour sa voix fraîche, vibrante de mezzo clair, son enthousiasme juvénile, presque adolescent et la pureté de son style. L’autre, Abrahamyan, remarquée au TCE dans Rinaldo où elle avait brillamment remplacé Sonia Prina souffrante, pour son timbre sombre d’authentique contralto, son phrasé irréprochable et la noblesse de son incarnation. Leur magnifique duo « Son nata per lacrimar », à la fin de l’acte I, fut un des rares moments d’émotion de cette longue soirée.
Le Giulio Cesare de Lawrence Zazzo, sans démériter, est assez falôt et plutôt éloigné du conquérant que l’on attend. Son chant est impeccable, mais sans grand relief. Il est vrai que ce rôle, prévu pour un castrat, en l’occurrence à la création, le grand Senesino, Haendel préférait l’attribuer, quand il n’avait pas de castrat sous la main, à un contralto féminin, selon lui plus adéquat qu’un contre-ténor, qu’il utilisait plutôt pour le répertoire d’oratorio. Christophe Dumaux, qui possède une voix plus claire, livre cependant une interprétation de Tolomeo un peu terne, bien loin de l’ambiguïté perverse et maléfique qu’y mettait Behjun Mehta dans ce même théâtre il y a quelques années. Même Dominique Visse, inénarrable et incontournable en Nireno, qu’il a beaucoup chanté, paraît amorti. Aimery Lefèvre tient dignement le rôle de Curio, mais Nathan Berg, qui affiche une méforme notoire en Achilla est contraint de parler ses dernières phrases au lieu de les chanter.
Venons au cas de Cleopatra, chantée ce soir -Natalie Dessay ayant déclaré forfait pour deux dates- par Jane Archibald, prévue pour lui succéder à partir du 10 février, et dont c’était la première représentation « complète » (elle avait dû terminer celle du 23, Dessay étant déjà malade ce jour-là.) Certes, pour elle, le challenge est majeur, toute la production de Pelly étant conçue pour et autour de Dessay et il est périlleux pour cette jeune chanteuse de se glisser dans un costume – très, très, très léger – prévu pour une autre. Incontestablement, Archibald est une musicienne accomplie, à la technique vocale irréprochable. Oui, mais voilà, bien que très en précise, la voix est petite, le timbre agréable, mais assez impersonnel, et si elle fait son miel des airs de virtuosité, elle peine à convaincre et à émouvoir dans le redoutable « Se pieta di me non senti, et même dans « Piangero »…
On peut d’ailleurs s’interroger sur le choix d’un soprano léger pour ce rôle, ce qui vaut également pour Natalie Dessay. Rappelons au passage que Sutherland et Caballé l’avaient à leur répertoire et qu’à Garnier, Valerie Masterson, Felicity Lott, Maria Bayo et Danielle de Niese s’y sont illustrées. Beverly Sills, elle aussi le chanta, et avec brio, mais c’est plutôt l’exception qui confirme la règle. D’ailleurs il convient de souligner, dans cette version dirigée par Emmanuelle Haïm, les cadences et ornementations quasiment stratosphériques qu’on entend dans certains airs, en particulier dans « Da tempesta », qui évoquent plutôt une esthétique très « dix-neuvième siècle », façon «air des clochettes de Lakmé » que la fin du dix-huitième siècle. Sutherland et Sills réunies n’auraient pas osé, même en leur temps, sous peine d’être taxées de coquetterie excessive..
Reste à voir et à entendre à nouveau Natalie Dessay dans les représentations qui seront filmées pour une projection en direct dans certaines salles de cinéma, une diffusion à la télévision et l’édition d’un DVD.