Adapter un film au théâtre relève toujours d’une gageure. Palme d’or au Festival de Cannes de 1964, Les Parapluies de Cherbourg est un film à l’identité visuelle et sonore forte. Avant même la levée du rideau, la célèbre mélodie des amoureux est dans tous les esprits, ainsi que l’ambiance grave et mélancolique du long métrage. Si la transposition de la scène vers l’écran est une chose commune et souvent aisée, l’inverse ne coule pas de source. En effet, le cinéma a pu s’émanciper du principe d’unité de temps, de lieu et d’action, mais la règle définie par Boileau reste indispensable dans une mise en scène au théâtre ou à l’opéra. Or, contraint par la partition musicale, le déroulement de l’histoire impose un enchaînement continu et rapide de scènes et d’intrigues. Dès lors, comment donner l’illusion de la simultanéité des actions ? Comment illustrer le temps qui passe ? Quant à la multiplicité des lieux, comment en résoudre les défis logistiques ?
© Gaël Bros
La réponse d’Emmanuel Dell’erba est plurielle. D’abord, en découpant savamment le plateau à l’aide de rideaux entre, et parfois pendant les différentes scènes. Puis en recréant un code couleur déjà présent dans le film à travers les décors (Mohamed Yamani), les lumières (Laurent Kaye), mais aussi les costumes (Gaël Bros) : rouge pour la passion de l’amour et le départ inévitable de Guy, vert pour l’absence et la grossesse de Geneviève, et bleu pour le retour et la rencontre après des années de séparations des anciens amants. Enfin, en utilisant une retransmission vidéo en direct (Federico D’ambrosio) de certaines actions sur le plateau permettant notamment d’attirer l’attention du spectateur sur une action précise ou bien pour lui donner un nouveau point de vue. Autant de clins d’œil à l’univers du cinéma et qui permettent au « metteur en espace » (comme il se nomme lui-même) de résoudre ce défi scénique. Revers de la médaille, Emmanuel Dell’erba pousse l’auditoire à une certaine distance vis-à-vis de l’histoire racontée, voire à la rendre quelque peu artificielle (distance accentuée par une machinerie parfois trop bruyante et qui avait tendance régulièrement à « sortir » le spectateur du drame). Écueil qui pose une nouvelle fois la question de la transposition d’une histoire créée et pensée pour le grand écran vers le spectacle vivant.
Si la mise en scène n’a pas pu régler tous les problèmes de l’exercice, la direction d’acteur, quant à elle, n’a pas été laissée à l’abandon (comme c’est parfois le cas dans les opéras) et a été pensée jusqu’au moindre déplacement. Forts de leur formation dramatique, les comédiens-chanteurs ont pris la mesure des spécificités du jeu théâtral et n’ont pas fait l’erreur d’une interprétation minimaliste. En effet, une telle interprétation est possible au cinéma grâce aux plans resserrés sur les visages pour être au plus proche des émotions, mais aurait été insuffisante au théâtre à cause de la distance physique entre les spectateurs et les artistes. S’ils ne tombent pas dans le piège d’un jeu inadapté au spectacle vivant, on peut parfois regretter un manque d’intensité dramatique, notamment dans le duo des amants à la fin de la première partie, qui s’explique peut-être par la volonté d’Emmanuel Dell’erba de « laisser place à l’émotion musicale ».
Enfin, hormis quelques approximations techniques (qui ont pu parfois gêner les amateurs du genre), il faut saluer ici le travail des ingénieurs du son. Véritable monde à part, l’univers du musical (ou comédie musicale) exige de ces derniers une compétence toute particulière. La prise de son en direct, qui plus est de voix aussi hétérogènes (certaines lyriques et d’autres plus typées variété), rend compliquée une amplification sonore fidèle des parties vocales. L’équilibre parfait est difficilement atteignable quand des chanteurs lyriques comme Pati Helen Kent (tante Élise) ou Ronan Debois (Roland Cassard) ne modulent pas la puissance naturelle de leur voix et usent d’un vibrato (pourtant devenu superflu quand leur voix est amplifiée et amenant les micros régulièrement à la limite de la saturation) ; ou bien, à l’inverse, quand des voix plus « variété » comme celle de Monsieur Dubourg (Kris Belligh) sont insuffisamment amplifiées (notamment dans les graves de leur tessiture). Côté orchestre, l’amplification des instruments acoustiques et les instruments électriques était bien équilibrée, faisant honneur à la fois à la magnifique musique de Michel Legrand et l’arrangement de Patrick Leterme.
De cette distribution, quatre noms sont à retenir. Avec un jeu tout en retenue, Ronan Debois campe un Roland Cassard digne. Quant à Jérémy Petit (Guy), il est l’archétype d’un acteur-chanteur. Si son jeu scénique est convaincant et son timbre dans les médiums très séduisant, sa performance vocale pouvait parfois être jugée insuffisante. En effet, à de nombreuses reprises les limites intrinsèques de sa voix étaient mises en lumière : notamment son ambitus très réduit qui l’empêche de pouvoir chanter les notes basses de sa partie vocale et qui rend ses aigus trop serrés. Contrairement à Ronan Debois, la chanteuse lyrique Marie-Catherine Baclin adapte avec réussite sa manière de chanter aux spécificités du genre et arrive à mettre en valeur sa belle voix lyrique de mezzo-soprano. Elle incarne avec brio la bourgeoise madame Eméry découvrant avec horreur et douleur les problèmes financiers et leurs conséquences. Mais des quatre rôles principaux, c’est Camille Nicolas (Geneviève) qui brille le plus. Sa voix, parfaite pour les comédies musicales, n’a rien à envier à celle de Danielle Licari (qui a prêté sa voix à Catherine Deneuve). Certes, ses aigus étaient parfois un peu poussifs, mais elle a su déployer une belle palette sonore. Quant à son jeu d’actrice, il était très convaincant : passant d’une jeune fille insouciante et naïve, à une jeune mère accomplie, en passant par le désespoir d’une grossesse non désirée.
Comédie musicale oblige, la soirée se termine par un salut mis en scène et en musique. Les artistes ont salué le public, mais aussi les techniciens plateau et les ingénieurs du son. Quant au chef d’orchestre, Patrick Leterme, il semble avoir gardé l’enthousiasme des premiers jours. Quel plaisir de voir sur scène des artistes vibrant toujours autant pour leur art.