Xenakis avait horreur de l’opéra. Dans les années 1960, le genre lyrique était en effet honni de la plupart des compositeurs « modernes » et la voix soliste occupe une place très réduite au sein de la production abondante du compositeur français d’origine grecque. L’une des principales exceptions est son travail sur L’Orestie, qui avait déjà inspiré à Darius Milhaud une brillante trilogie, en français. Naturellement, Xenakis utilise le texte d’Eschyle en version originale, mais à la création en 1966, c’est une traduction anglaise qui avait été retenue puisque cette œuvre était une commande de la ville d’Ypsilanti, dans le Michigan. De sa musique de scène, le compositeur tira une suite rétablissant le texte grec ; pour une reprise en août 1987 à Gibellina, en Sicile, Xenakis y ajouta un monologue de Cassandre, avant de compléter la partition en 1992 avec un second monologue, prononcé par la déesse Athéna. Ces deux compléments ont tous deux été écrits pour Spyros Sakkas ; metteur en scène d’une Orestie montée en 2011 à Montpellier, le baryton était une fois de plus présent pour interpréter son rôle lors du concert donné le 15 avril à l’amphi Bastille.
Si cette Oresteia, qui fêtera l’an prochain son cinquantenaire, était proposée à Paris, c’est grâce aux efforts considérables menés par le Département Musique de l’Université Paris 8 et par le conservatoire de Gennevilliers, en relation avec un colloque organisé par l’université, intitulé « L’espace sensible dans la production de théâtre musical et d’opéra, du Wozzeck de Berg aux années 1960-70. L’exemple de l’Orestie de Xenakis ». Monté par plusieurs ensembles, dont l’Atelier choral de l’Université paris 8, l’œuvre venait d’être donnée à Gennevilliers le 11 avril. Le 15, à Paris, son interprétation était précédée d’une heure de discussion, qui réunissait notamment Alain Surrans, directeur de l’Opéra de Rennes, le musicologue Gérard Condé et la fille du compositeur, Mâkhi Xenakis, qui vient de faire paraître aux éditions Actes Sud un livre sur son père. Avant L’Orestie, fut interprété une pièce de José Manuel López López, Metro Vox in memoriam Iannis Xenakis, fascinante exploration des différents modes d’expression dont sont capables huit voix solistes, en l’occurrence huit chanteurs de l’ensemble vocal Soli-Tutti, dirigé par Denis Gautheyrie.
Le programme distribué dans la salle promettait une mise en scène assurée par trois élèves de l’Atelier dramaturgique de Paris 8, supervisées par Carmelo Agnello. Fallait-il vraiment se mettre à plusieurs pour élaborer cette mise en place qui, à part quelques mouvements et le passage d’un personnage muet, une femme auréolée de branchages rouges, ne va guère au-delà de ce que proposent souvent les versions de concert ? De savantes « notes de mise en scène » justifient pompeusement les allées et venues des membres du chœur, mais de toute évidence, l’essentiel était ailleurs, et même si Xenakis rêvait de « théâtre total », sa partition se dispense fort bien de tout complément visuel. A l’écoute, on est frappé par une double disparité. Disparité d’abord entre les fragments de l’œuvre, selon leur époque de composition. Les deux ajouts ultérieurs semblent appartenir à une esthétique bien distincte, sorte d’hommage au théâtre Nô, où tous les rôles, même féminins, sont tenus par des hommes. Cassandre puis Athéna, Spyros Sakkas y chante le plus souvent en falsetto, et l’on se demande ce que donnerait aujourd’hui dans ces partitions le timbre plus séduisant d’un contre-ténor capable d’émettre aussi, en un constant va et vient, des notes en voix de baryton. Pour être tout aussi hostile au style lyrique occidental, la vocalité qu’utilisait Xenakis en 1965 était plus déclamatoire, plus proche d’une sorte de parlé rythmé. L’autre disparité que l’on constate, c’est celle qui sépare une écriture vocale qui paraît assez simple, avec une référence délibérée au chant populaire, et l’écriture orchestrale, beaucoup plus audacieuse et personnelle. Parmi les excellents instrumentistes de l’ensemble Court-Circuit dirigés par Jean-Louis Forestier, on relève particulièrement la prestation impressionnante du percussionniste Quentin Dubreuil dans son dialogue avec Cassandre. Dans un Amphi Bastille plein à craquer, la soirée s’est terminée sous les applaudissements d’un public très enthousiaste.