Quelques jours après Salzbourg, Naples accueille une nouvelle production de La Gioconda, avec peu ou prou les mêmes vedettes à l’affiche. Et au tomber de rideau, le même enthousiasme ? La proximité des représentations autorise le match entre les deux villes, avec tir aux buts pour les départager en cas d’égalité.
Mise en scène : Romain Gilbert vs Oliver Mears
Les divagations de la mise en scène salzbourgeoise laissaient perplexe. L’approche napolitaine a le mérite de la littéralité cartésienne. Aucune interprétation freudienne, aucune transposition euclidienne, aucune liberté prise avec l’argument n’entravent la compréhension du récit. Les costumes de Christian Lacroix, la sobriété du décor replacent le drame dans son contexte original. Toute médaille ayant son revers, la gestion du mouvement nous ramène au temps des toiles peintes. Artistes du chœur et figurants se déplacent bras ballants avec des semelles de plomb, et la Danse des heures de Vincent Chaillet échoue à traduire l’idée de théâtre dans le théâtre là où la chorégraphie de Lucy Burge déployait à Salzbourg des trésors d’éloquence sans ne jamais s’écarter de la musique de Ponchielli. Un partout, la balle au centre.
Direction musicale : Pinchas Steinberg vs Antonio Pappano
Avant même le lever de rideau, la manche semble pliée tant Antonio Pappano apparaissait comme le grand triomphateur des représentations salzbourgeoises, maître absolu dans l’art des contrastes et la peinture musicale des paysages lagunaires. Au San Carlo, des décalages dans les ensembles, l’absence de nuances chorales, nuisible à la poésie des pages impressionnistes, une moindre dynamique, notamment dans le duo à bras le corps de Gioconda et Laura au deuxième acte, sonnent la fin de la partie. Salzbourg : 1 ; Naples : 0.
Gioconda : Anna Netrebko vs Anna Netrebko
Effet de la fatigue après plusieurs semaines de répétitions et lassitude, Anna Netrebko à Naples prend plus de temps à s’installer dans le drame. Le Si bémol filé sur « Enzo, come t’amo! » reste de toute beauté, plus long encore qu’à Salzbourg, la projection intacte, le quatrième acte d’une grande intensité dramatique mais l’égalité entre les registres est souvent compromise, comme si Gioconda avait deux voix, et la justesse approximative dans le registre médian ainsi que – moins habituel chez la soprano – dans le registre aigu. Salzbourg : 1 ; Naples : 0
Enzo : Jonas Kaufmann vs Jonas Kaufmann
Le ténor à Salzbourg était apparu éprouvé par le rôle d’Enzo. La mise en scène napolitaine ajoute quelques points au QI de son personnage, moins falot au sud qu’au nord des Alpes. La messa di voce conclusive de « Cielo e mar » demeure miraculeuse mais le ténor marche sur des œufs dans cet air toujours très attendu. Avant, après, fatigue aidant – à l’instar de sa partenaire –, l’accident est évité à plusieurs reprises, quand en Autriche, le chant s’avérait mieux contrôlé. Salzbourg : 1 ; Naples : 0.
Barnaba : Ludovic Tézier vs Luca Salsi
Deux conceptions différentes d’un même personnage, l’une et l’autre maîtrisées scéniquement et vocalement sans l’ombre d’un bémol. Salsi davantage plébéien, soumis à des pulsions perverses et incontrôlables qui au tribunal d’infamie autoriseraient le non-lieu ; Tézier plus noble, plus cérébral aussi, d’une méchanceté féroce et gratuite. La barcarolle au deuxième acte départage les deux barytons. L’Italien s’épanouit dans ce morceau de bravoure à la carrure populaire, lequel convient moins au chant aristocratique du Français. Salzbourg : 1 ; Naples : 0.
Laura : Eve-Maud Hubeaux vs Eve-Maud Hubeaux
Appelée au dernier moment – ou presque – pour remplacer Anita Rachvelichvili, Eve-Maud Hubeaux rempile en Laura, avec comme ses partenaires – soprano et ténor –, une inévitable fatigue. Le vibrato s’élargit dans les passages tendus et quelques effets expressionnistes entachent l’interprétation d’un rôle dans lequel la mezzo-soprano continue de montrer le meilleur d’elle-même au deuxième acte lors du duo avec Enzo et dans l’air qui suit, chanté toujours avec beaucoup de sentiment. Salzbourg : 1 ; Naples : 0.
La Cieca : Kseniia Nikolaieva vs Agnieszka Rehlis
Bien que confiée dans les deux villes à une voix de mezzo-soprano, et non de contralto, Kseniia Nikolaieva possède une profondeur à laquelle Agnieszka Rehlis ne peut prétendre. Cette aisance dans le registre grave s’exerce sans vulgarité ni poitrinage excessif ou mépris la ligne pour un « Voce di donna » tout en rondeurs maternelles, plus conforme à ce que l’on attend de la romance de La Cieca. Naples : 1 ; Salzbourg : 0.
Alvise : Alexander Köpeczi vs Tareq Nazmi
Noir c’est noir lorsqu’il s’agit de donner voix à la cruauté d’Alvise, à son sadisme et, auparavant, au premier acte, de couper court à la fureur de la foule par un « Ribellion ! » définitif. Au jeu des timbres, de la puissance et de l’autorité, la basse d’origine koweitienne l’emporte sur son homologue slave. Salzbourg : 1 ; Naples : 0
La salle : Teatro San Carlo vs Großes Festspielhaus
« Bravo l’orchestra » lance une voix du balcon du San Carlo avant le quatrième acte. La température de la salle obéit à celle de la ville, estivale en ce début de printemps (même si Salzbourg tutoyait les vingt degrés quelques jours avant Pâques). Avec La Gioconda, opéra au format démesuré, l’exubérance latine trouve matière à s’exercer. Plusieurs minutes d’ovation accueillent « Suicidio! ». « Bis » crie-t-on à droite à gauche. Sans susciter autant de débordements, « Cielo e mar » reçoit sa part d’applaudissements. Le prix des places n’est pas étranger à la ferveur populaire : 150€ en première catégorie contre 490€ à Salzbourg. Plus élégant, le public napolitain paraît moins guindé. A l’entracte, le Spritz est mixé à la demande avec assiette de tramezzini et cacahuètes à volonté, alors qu’au même tarif, le bar du Festspielhaus débite les cocktails en bouteille, a la chaîne, sans que rien de solide n’éponge le liquide. Puis, aujourd’hui encore, quel théâtre oserait prétendre rivaliser avec le San Carlo, duquel Stendhal disait que rien en Europe ne pouvait donner une idée, « même de loin ». Naples : 1 ; Salzbourg : 0
Résultat : Salzbourg : 7 ; Naples : 3. Le score serait sans appel si une représentation d’opéra n’était qu’une simple affaire de buts. On sait la réalité plus complexe et les impressions qui en découlent moins binaires. Heureusement…