Natalie Dessay n’aime pas les adieux, c’est ce qu’elle confie au public du Palais Garnier au terme son récital. C’est donc sur un au revoir qu’elle quitte la scène sous les acclamations nourries des spectateurs venus nombreux l’écouter. Sa carrière, en effet, ne s’arrête pas pour autant. Après le dernier bis, elle explique qu’elle va se tourner désormais vers d’autres genres musicaux, la comédie musicale notamment. Dès le mois d’avril prochain, elle participera à la création en France de Gipsy le spectacle de Jule Styne et Stephen Sondheim sur la scène de la Philharmonie.
Mais revenons au début de cette soirée, exceptionnelle sous bien des aspects. Natalie Dessay, radieuse dans une robe aux teintes automnales, entre en scène accompagnée de son fidèle pianiste, Philippe Cassard, et chante les cinq Mélodies passagères de Samuel Barber, sur des textes en français de Rainer Maria Rilke. Dès les premières notes, on est frappé par la qualité de son medium, rond et charnu, la longueur de son souffle et la délicatesse de ses demi-teintes, une voix demeurée intacte en somme. Son interprétation, empreinte de mélancolie est servie par une diction impeccable et une technique demeurée souveraine comme en témoigne ce moment suspendu où la cantatrice conclut « Le Clocher qui chante » par un long pianissimo de toute beauté. Puis, elle confie qu’elle a choisi « toute seule » la totalité de son programme et que des mélodies comme « Puisque tout passe » et « Départ » étaient d’actualité pour un ultime récital. Elle explique ensuite qu’elle a voulu une première partie entièrement en français, construite autour du thème des oiseaux -car par le passé l’on a souvent comparé sa voix suraiguë au chant de ces volatiles- et constituée d’œuvres du vingtième siècle, à l’exception du « Colibri » d’Ernest Chausson, qu’elle a retenu « parce qu’il est joli ». Elle le chante du reste avec une voix au bord de l’extase. Suit « Le Rossignol des Lilas » de Reynaldo Hahn, tout en délicatesse, qui tranche avec les accents poignants que lui arrache la dernière strophe de « La Colombe poignardée » de Louis Beydts sur un texte de Paul Fort, une découverte captivante. Cette partie s’achève avec « La Dame de Monte-Carlo ». Composé par Poulenc sur un texte de Jean Cocteau, ce long monologue, à l’origine pour voix et orchestre, permet de mettre en valeur les talents de comédienne de Natalie Dessay, qui exprime avec conviction tous les affects de ce personnage de cocotte sur le retour, la mélancolie, le dédain, la violence, le désespoir enfin, jusqu’à !’aigu final longuement tenu, qui s’achève sur un fil de voix de plus en plus ténu, et déclenche l’enthousiasme de la salle.

C’est dans une robe dorée, une robe couleur soleil, dira-t-elle, que Natalie Dessay arrive sur le plateau pour la seconde partie de son concert, avec un programme bien différent, constitué de musique américaine, toujours du vingtième siècle, mais cette fois en anglais, la langue du répertoire qu’elle s’apprête à aborder dans les années à venir. Deux airs d’opéras de Giancarlo Menotti ouvrent cette partie, le premier tiré d’un ouvrage peu connu, The Old Maid and the Thief, et le second tiré du Medium. Elle aborde ces pages avec une voix plus large, en particulier dans le registre aigu et un sens inné du théâtre. En l’absence de surtitres, la cantatrice qui aime dialoguer avec son public explique, non sans humour, les paroles de ces airs. Puis vient ce qu’elle appelle « la pièce maîtresse » du concert, « Knoxville : Summer of 1915 » de Samuel Barber, un long monologue, le pendant en somme de celui de Poulenc, dont elle donne une interprétation rien moins que magistrale. Le programme s’achève avec l’air de Blanche, extrait de A Streetcar named desire d’André Prévin, d’après Tennessee Williams, créé en 1995 par Renée Fleming. Natalie Dessay donne de cette page une interprétation tout en nuances avec une émotion à fleur de voix.
Viennent ensuite trois bis, une version inattendue, mais on ne peut plus honorable, de l’air de Chimène « Pleurez mes yeux », dont la chanteuse précise qu’il n’est pas pour sa voix mais qu’elle peut s’y risquer avec un piano, un extrait de Lakmé, l’un de ses chevaux de bataille d’antan, « Tu m’as donné le plus beau rêve » chanté mezzo-forte comme dans un songe, et l’air de Barberine « L’ho perduta » en souvenir de ses débuts où elle incarnait ce personnage à Marseille.
Au piano, Philippe Cassard fait des merveilles, sa complicité de longue date avec Natalie Dessay n’est pas pour rien dans la réussite de ce concert. Il propose dans toutes ces pages un accompagnement solide et précis. Grâce à la richesse de son jeu, il parvient presque à pallier l’absence d’’orchestre dans les airs d’opéras de la seconde partie et offre une magnifique exécution de « Oiseaux tristes » de Ravel au cours de la première.