Viendra, viendra pas ? Dans le hall bondé de l’Opéra Bastille, les regards cherchent fébrilement l’affichette tant redoutée qui leur apprendrait le forfait de Rolando Villazon. Suite à des soucis vocaux déjà cruellement audibles dans une récente Lucia di Lammermoor au Met, le ténor mexicain avait dû renoncer à la première de ce Werther, cédant la place à la version pour baryton défendue par Ludovic Tézier*. Mais en ce dimanche ensoleillé, Villazon était bien là, reconnaissable par son jeu, inimitable dès le lever de rideau. Son Werther, assurément, est scéniquement crédible : ardent, élégiaque, bouleversé, « seule la passion le guide », pour reprendre à notre compte la formule qu’utilisait Wagner pour décrire Tannhäuser. Mais arrive le chant, et notre conviction vacille. Si le timbre est bien là, riche de toute la chaleur qui a fait sa réputation, le phrasé hésite trop souvent, et les aigus, précautionneux, sont soit raccourcis soit escamotés. Villazon n’a rien perdu de son pouvoir de fascination (en atteste l’ovation qui l’accueille au salut final), et son endurante prestation rassure quant à son avenir, qui ne semble plus guère menacé. Mais avec un rôle comme Werther dans une salle comme Bastille, le pari, très risqué, n’est pas entièrement tenu.
De santé vocale, Susan Graham ne manque pas. Sonore sur toute la tessiture, la mezzo américaine ne fait qu’une bouchée des écarts de ses « Lettres » et de la ligne tendue de « Va, laisse couler mes larmes ». D’aucuns salueront ces qualités toutes instrumentales pour mieux critiquer une interprétation jugée trop placide. A l’inverse, Susan Graham nous est apparue très investie, donnant dès le troisième acte toute sa profondeur à un personnage qui pâtit trop souvent de la comparaison avec son bouillonnant amoureux. Ajoutons à cela une excellente prononciation française : bravo ! Froid et calculateur, l’Albert de Ludovic Tézier séduit par son charisme, sa voix de velours et sa diction de rêve… une qualité que ne partage pas tout-à-fait la plus exotique Adriana Kucerova, par ailleurs exquise en Sophie, amoureusement couvée par un Alain Vernhes fidèle à sa réputation (c’est-à-dire excellent) en Bailli. Avantageusement complété par Christian Jean, Christian Tréguier et les jeunes voix de la maîtrise des Hauts-de-Seine, le tableau convainc.
Car c’est bel et bien d’un tableau qu’il s’agit : véritable maître d’œuvre du spectacle (il en a signé la mise en scène, les décors, les costumes et, en partie, les lumières), Jürgen Rose s’attache à démontrer la solitude de Werther, aussi isolé que le marcheur romantique de Kaspar Friedrich, dont le tableau est repris dans le programme. La thèse de départ est fort louable, mais sa réalisation n’est pas toujours à la hauteur, et pousse le metteur en scène à user de certains procédés qui sentent le déjà-vu : durant les monologues de Werther, plus personne ne bouge (tout se passe dans la tête du héros !), l’angoisse de Charlotte, au III, se manifeste par une étonnante propension à jeter par terre tout ce qu’il y a sur la table, etc… Le décor, composé d’un vaste plateau qui tourne autour du rocher de Werther, donne lieu à de belles images (le trajet de Charlotte, durant l’interlude entre les deux derniers actes, est ainsi traité comme un voyage initiatique, sous une tempête de neige), mais ne parvient pas à sortir le spectacle d’un certain statisme.
Ce statisme se retrouve en partie dans la fosse. S’il se contente, jusqu’à l’entracte, d’exalter poliment les belles sonorités de l’Orchestre de l’Opéra (dont on ne vantera jamais assez les grandes qualités !), privilégiant une épure respectable mais somme toute assez lisse, Kent Nagano propose, dans la deuxième partie, une lecture plus tragique, qui enflamme littéralement les deux protagonistes, et bouleverse la salle… On y est arrivé !
* Lire le compte-rendu de la version pour baryton de Werther.