Par
une belle journée tu te promènes sur les rives du Rhin,
enchanté par la douceur de l’air et les cris des
enfants… Ta balade te conduit jusqu’à la
porte de Pantin où tu visites « Richard Wagner, visions d’artistes », exposition proposée du 25 octobre au 20 janvier par La Cité de la Musique
à Paris. A la sortie, tu n’as pas mangé du
rôti de dragon mais admiré pensif une cinquantaine
d’œuvres d’art en écoutant le monologue
d’Hans Sachs et l’Enchantement du vendredi saint. Tu te
demandes alors pourquoi et surtout pour qui une telle exposition.
Il
faut dire qu’avant de fouler l’herbe dorée des
berges rhénanes, tu as erré dans le labyrinthe de la
Toile et qu’en cherchant le chemin le plus court pour gagner la
Porte de Pantin – la première des épreuves –
tu as découvert la page consacrée à l’événement.
Là ni plan, ni horaires d’ouverture, ni informations
pratiques mais une version accessible aux publics handicapés
que, Dieu merci, tu n’as pas eu besoin de consulter.
L’initiative n’en est pas moins louable. Tu as, quant
à toi, exploré un peu plus bas le jeu
« l’opéra dont vous êtes le
héros ». C’est à ce moment qu’a
commencé ta promenade sur les rives du Rhin, bercé par le
chant de ses 3 filles dont l’aigu de l’une d’entre
elles a pourfendu ton oreille. Peu importe, tu as découvert
l’univers merveilleux de Richard Wagner en vivant une aventure
dont tu es le héros.
Amusé et abusé par cette équipée virtuelle,
tu convoques alors une armée de gamins avec lesquels tu
décides de partir à la conquête de La Cité
de La Musique. Tu es tout à la fois Lohengrin, Siegfried et
Parsifal, chevalier invincible conduisant ton bataillon
d’angelots vers la lumière wagnérienne, paladin
merveilleux offrant à ton peloton de têtes blondes un
premier rite initiatique qui, plus tard, pourra entraîner les
plus courageux d’entre eux au sommet de la Colline
Inspirée.
Après avoir traversé la moitié de Paris et
changé quatre fois de ligne de métro, tu
t’interroges sur le bien-fondé d’un nouvel
auditorium de 2500 places dans un endroit aussi mal desservi. Mais tu
délaisses vite ces noires pensées, ta croisade
aujourd’hui ne passe pas par là.
Une fois dans la citadelle, tu apprécies le livret remis
à chaque visiteur, qui détaille les toiles
accrochées et explique le parcours musical de
l’exposition, parcours plus théorique que pratique car en
réalité, le casque vissé sur les oreilles, tu
écoutes les extraits proposés comme bon te chante sans
rechercher une « résonance avec le parcours
visuel », quête qui te semble tout autant impossible
que celle du Graal.
Tu te confrontes dès l’entrée aux deux portraits de
Richard Wagner, « d’un côté la copie du
tableau de Franz Von Lenbach dessinant un profil autoritaire et
impérieux, décrété par
l’épouse de Wagner comme l’image officielle du
maître, de l’autre, l’effigie d’Auguste Renoir
montrant très tôt la réappropriation de
l’icône germanique par l’école
impressionniste » ainsi que l’énonce le texte
de Marie-Pauline Martin.
Tu commences alors à réaliser que ton escouade de bambins
risque de ne pas aimer Richard Wagner autant qu’Harry Potter. Tu
es à ce moment Isolde au premier acte de Tristan, embarqué bon gré mal gré dans une sacrée galère.
Tu troques ton épée magique contre un martinet afin de
maîtriser tes troupes et tu t’enfonces dans le
méandre des salles, une seule en fait découpée en
plusieurs espaces par un jeu habile de cloisons. Balancé entre
Henri Fantin-Latour, Edward Robert Hughes et Markus Lüperz, tu
goûtes « la délicate notion de
wagnérisme », c’est-à-dire
d’après le programme « à la fois un
mouvement de soutien au musicien, une réflexion sur
l’union des arts, l’engouement pour une dramaturgie
élevée à la hauteur du mythe, une enseigne de
l’avant-garde artistique, une idéologie politique, une
religion et même un absolu ». De manière moins
intellectuelle, tu te laisses emporter par l’élan fauve
qui traverse les peintures de Moser, « Vénus dans la
grotte » et « le voyageur »,
saisir par la vision blafarde d’Isolde selon Gabriel Von Max,
aspirer par les montagnes vertigineuses qui écrasent la marche
des pèlerins de Tannhäuser d’après Hugo
Hodiener. Tu souris devant les effusions liquides de
« Becoming light » de Bill Viola en songeant
à Tristan et Isolde
à l’Opéra Bastille et à ce spectateur
horrifié qu’on ait transformé Tristan en cachet
d’aspirine. Pendant ce temps, ta meute de gosses trépigne
d’ennui mais tu tiens bon ; tu es Alberich, régnant
par la seule force de son fouet sur les Nibelungen terrorisés.
Dans la médiathèque à côté, les
visions des cinéastes – des extraits de film qui utilisent
la musique de Wagner – te paraissent presque plus concluantes car
le mouvement des images ajouté au flux symphonique t’aide
à mieux réaliser le « prodige de l’art
total (ou Gesamtkunstwerk) ». Tu te délectes alors de
Charlie Chaplin jouant avec la mappemonde sur le prélude de Lohengrin dans Le Dictateur ou de la distance ironique qu’introduit la Chevauchée des Walkyries dans le ballet des curistes de Huit et demi.
Profitant de l’obscurité, tes séraphins sont
devenus diablotins qui chahutent et se roulent sur le sol en poussant
de petits cris. Il te faut enfin admettre que contrairement à ce
que t’avait laissé imaginer le jeu sur Internet
l’exposition n’est pas recommandée aux enfants de
moins de 16 ans. Est-elle d’ailleurs destinée à un
public non averti ? Tu ne sais pas ; tu es Wotan,
héros déchu et pitoyable débordé par les
frasques de sa progéniture. Tu as perdu !
Christophe RIZOUD
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