Deux concerts dirigés par Andris Nelson marquent, cette année, la fin du festival de Bayreuth. Deux vrais concerts avec orchestre et chanteurs sur scène – et non cette « Walkyrie en concert », donnée quelques jours plus tôt, au cours de laquelle on s’est lancé des pots de peinture à la figure sur scène et des insultes dans la salle ! (Voir notre compte-rendu).
Le concert nous permet d’être en tête à tête avec le compositeur, face à sa seule musique sans qu’aucun metteur en scène ne vienne s’interposer entre lui et nous.
L’orchestre du Festival de Bayreuth – celui qu’on ne voit jamais, caché dans la fosse – était déployé sur scène dans toute sa splendeur sous la direction d’Andris Nelson. Avec des gestes d’ensorceleur, ce chef faisait autre chose que diriger la musique : il cherchait à faire monter de l’orchestre ces forces telluriques que contiennent les partitions de Wagner. Il y parvint admirablement. Il fallait le voir, courbé au dessus de ses musiciens comme un sorcier au dessus de sa potion.
Et l’orchestre, magnifique dans sa cohésion et dans toutes ses interventions solistes, faisait grandir ces immenses crescendos wagnériens qui, partis d’un frémissement des cordes, gagnent peu à peu tous les pupitres, donnent mille couleurs à la rangée des bois, enflamment le bataillon des cuivres, déchaînent le tonnerre des timbales et s’achèvent sur un monumental coup de cymbales. Là-haut, au dernier rang de l’orchestre, un homme debout écartait spectaculairement les bras pour faire résonner les deux disques dorés de ses cymbales. Sur le ciel bleu du rideau de fond de scène, ceux-ci ressemblaient à deux soleils..
Il y a, chez Wagner, dans la marche de l’orchestre quelque chose d’inexorable et d’envoûtant, qui vous envahit, à quoi on s’abandonne. Les musiciens de Bayreuth et leur chef Nelsons en ont été les traducteurs admirables, plongeant le Festspiehaus dans un silence religieux si caractéristique de cette salle.
Au programme figuraient l’entièreté du premier acte de la Walkryie, ainsi que des pages symphoniques et des airs de Lohengrin et Parsifal.
Le soliste principal était Klaus Florian Vogt. On connaît depuis plusieurs années son interprétation remarquable de Lohengrin. Sa voix est à la fois puissante et lumineuse et a – s’il est permis d’employer un terme qui peut sembler incongru dans ce contexte – quelque chose de… « mozartien ». Qu’il ajoute à son Lohengrin un peu de vaillance et il devient Siegmund. Qu’il mette un surcroît d’exaltation et le voilà Parsifal. Le public l’a ovationné dans ces trois rôles.
A ses côtés, une autre wagnérienne bien connue lui donnait la réplique en Sieglinde : c’était cette ensorceleuse de Catherine Goerke, au chant volumineux et corsé. Avec sa voix grave, puissante, autoritaire, Gunther Groissböck assumait le rôle de Hunding . On croyait, parfois, entendre Wotan. C’est d’ailleurs lui qui était pressenti pour ce rôle dans le Ring de l’année prochaine. Mais il aurait décliné l’offre.
Un jour, on dit à un chef d’orchestre : « Oh, maître comme vous conduisez bien Wagner ! ». Il répondit : « Mais non, c’est Wagner qui me conduit ! » Et c’est ainsi que, chaque été, artistes et publics se retrouvent à Bayreuth à partager cette ferveur contagieuse qu’on ne rencontre peut-être nulle part ailleurs…